Le permis à point de comportement chinois : le matérialisme 2.0

La Chine applique l’idéologie matérialiste avec cohérence en procédant à des réajustements économiques qui rendent le régime viable.
En occident, on perçoit la chute du communisme essentiellement au travers l’effondrement économique en concluant à la disparition de l’idéologie sous-jacente.
Cette mauvaise compréhension du fondement du totalitarisme matérialiste conduit à la résurgence des mouvements communistes qui considèrent de fait que les régimes de Bloc de l’Est étaient des ‘brouillons’ imparfaits, simplement mal exécutés d’une idéologie encore d’actualité.

Fort de l’expérience malheureuse russe, la Chine a corrigé son “brouillon économique” en se séparant d’Engels et en gardant Marx.

Dans les anciens régimes de l’Est, l’Etat s’était approprié les outils de production, dont il en savait que faire, en perdant ainsi la bataille économique.

La Chine a laissé des outils de production non stratégiques à l’homme en lui donnant la possibilité de satisfaire son désir de consommation et de possession. L’Etat se concentre sur le contrôle, l’encadrement, les normes et les autorisations qui dépendent toujours du parti unique. Il contrôle ainsi indirectement les outils de production, mais directement les hommes sur lesquels il conserve l’autorité absolue et arbitraire.

La Chine pousse simplement le principe matérialiste à son apogée passant de la mesure de la production normée d’un travailleur à la mesure stricte du comportement normé ou de la déviance intolérable d’un travailleur.
La majorité populaire représentée par le parti unique érige ainsi des principes moraux et de comportement et norme ainsi ‘objectivement’ le profil toléré de “l’homme nouveau communiste”.

Trois mots clés pervertis sont les mantras des régimes totalitaires : la culpabilité, la transparence et la tolérance.

Toute société qui brandit ces trois mots trop fréquemment tend vers une massocratie autocratique et infantilisante et protège mal les pensées fortes et différentes des minorités capables de développer une réflexion originale.

Ce n’est pas la déchéance économique qu’il fallait retenir du modèle communiste. La déchéance économique est liée à l’économie inefficace lorsqu’elle est à 100% planifiée par l’Etat.
En substance, le régime totalitaire confond surtout le respect des droits de l’homme avec la simple tolérance d’un comportement normé, crée des conditions d’une culpabilité à preuve inversée et considère la disparition de la vie privée comme une exigence naturelle.

La culpabilité à preuve inversée :

Le principe du permis chinois, des fatwas iraniennes, du régime de Staline est toujours le même. Le pouvoir communiste est de facto un type de pouvoir pseudo-théologique au sens qu’il propage une doctrine unique d’interprétation des faits qui doivent diriger l’action de tout le monde.
Ce pouvoir théologique ou pseudo-théologique érige une quantité de règles impossibles à respecter en réalité, souvent même inconnues, mais qui rendent potentiellement chaque personne coupable.
Le sujet qu’on souhaite punir sera confronté à une demande typique : il devra scruter sa conscience pour rechercher sa faute. Le procès stalinien reposait sur cette autodéfinition a postériori de la culpabilité incontestable.
En Iran, la quantité de fatwas rendues quotidiennement rend potentiellement tout iranien coupable d’un délit, dont il faudra trouver la cause une fois le sujet arrêté par la police religieuse.
Kundera a parfaitement analysé ce principe de culpabilité inversée dans le Château de Kafka, où le protagoniste est coupable, mais ne peut pas se défendre, car il faut d’abord qu’il découvre de quoi il est accusé.

Le principe d’auto culpabilisation explique pourquoi un régime communiste, lorsqu’il s’associe à une église qui collabore avec le pouvoir totalitaire, constitue un couple peut parfaitement fonctionner : des Pasdaran avec des ayatollahs, la Russie orthodoxe et le régime de Poutine ou encore le confucianisme et le pouvoir communiste chinois.
A la recherche du pécheur et de la pécheresse infidèles, ils contribuent à maintenir l’ordre et ceci à chaque instant de la vie privée.

Fin de la vie privée et exigence de transparence

L’accès à toutes les données privées est considéré comme logique, puisque l’homme communiste parfait comme le musulman iranien pieux doit respecter la norme et n’a rien à cacher au ‘Guide’.
Par ailleurs, l’Etat étant garant pour la collectivité du respect de la norme unique par tous, il doit pouvoir bien tout vérifier pour détecter la déviance de la minorité qui refuse l’obéissance.
Dans les régimes totalitaires, nous devons tous au parti la transparence de notre pensée. Notre bienveillance et attitude positive doit être affichée, lisible et visible.
Ceci passe par les preuves d’obéissance et au plébiscite de toute activité collective symbolique. Il est souhaitable de se fondre dans la masse et de participer avec joie à des manifestations culturelles ou sportives collectives et aux festivités organisées par les affidés du pouvoir.
Ce sont de véritables communions collectives version marxiste où on ne ‘tolère’ pas les absents.
En Iran, ceci se manifeste par la présence très visible aux prêches dans la mosquée du vendredi.
C’est encore la participation surveillée aux élections d’un parti unique en Chine (d’où les 99% de votants) ou aux défilés militaires.
Comme vos parents quand vous étiez petits, les guides de la nation viendront vous surprendre dans votre lit pour voir si vous ne faites pas de bêtises ou ne faites pas l’école buissonnière. La société de transparence est infantilisante.

La tolérance remplace le respect.

Nombreuses personnes en occident sous-évaluent l’importance de la bataille pour le respect des droits de l’homme en se moquant parfois des ‘droit-de-l’hommistes’ comme des idéalistes ou des rêveurs casse-pieds.
Et pourtant ce sont les seules valeurs universalistes qui vaillent d’être défendues.
Dans tout régime totalitaire, l’homme n’est pas respecté, il est au mieux toléré.
Le respect des droits de l’homme est systématiquement abandonné.
La société devient « tolérante » aux comportements que la majorité (au travers la voix populaire du parti) trouvera collectivement ‘en ligne’. Cette ligne est un couloir relativement étroit.
Autant dire qu’il est difficile de respirer, si on ne pense pas comme le voisin ou si on envisage d’emprunter un chemin de travers.
Et pourtant, une grande partie de la population accepte avec une certaine facilité de se soumettre et participe à la dénonciation des ‘déviants’. Pas exclusivement par la peur. Pour se faire bien voir et pour recevoir la bonne note. Et par jalousie.

L ’homme préfère d’abord juger avant de se questionner et de comprendre. Il est donc facile d’atteindre rapidement une tolérance populaire zéro pour tout ce qui est un peu complexe ou légèrement inattendu.
Il suffit ensuite de compléter le dispositif idéologique par un autre mot du vocabulaire des adeptes du totalitaire : le mot élite. Ou élite dépravée.

Ce mot y désigne ceux qui font ce qui serait généralement inatteignable, trop complexe ou trop difficile pour l’homme à capacité moyenne. Humilié par une chose qui le dépasse, l’homme va facilement haïr ceux qui le représentent, d’autant plus facilement que ces derniers sont souvent en minorité.
Une société basée sur la tolérance molle, qui abandonne le droit de l’homme universel, érigera comme modèle une vie remplie de kitch, basée sur l’activisme béat ou intéressé, promulgue l’art et la culture de masse et de la laideur. Elle bannit toute originalité personnelle comme décadente.

Elle tolère désormais aussi la consommation de masse grâce à la possibilité de s’enrichir sans pour autant quitter la ligne de conduite définie par le pouvoir. Et surtout, sans commettre le crime de lèse-majesté : vouloir s’immiscer dans la politique et critiquer la doctrine.

L’accès à la consommation de masse est la toute nouvelle correction que la Chine a apporté au marxisme. Le reste n’est que cohérence.