Je suis totalement rhizomique

Il y a quelques mois, je devais choisir un sujet personnel pour un stage de fin d’année de mon Atelier de peinture. Je reste en manque d’idées pendant quelques jours. C’est en réfléchissant sur le rapport entre l’art numérique, l’informatique et la nature que le mot « rhizome » s’est mis à raisonner dans ma tête.
Au début, je tâtonne sans savoir pourquoi ce mot m’attire autant. Je le teste auprès des profs.
La réponse du premier prof : « bof, je ne crois pas aux thèmes concepts’, il faut que ton sujet touche les émotions ».

Je sens pourtant que ce thème ne manque pas d’émotion. Mais sans pourvoir expliquer mon intuition, sans savoir pourquoi.
Je plonge sous la terre pour déterrer le sens caché du rhizome.

Etape 1 : EPONGE

carnet de notes rhizome

Bibliothèque à l’école de Beaux-arts, Wiki, lectures, ouvrages botaniques, expositions. Je note tout dans mon cahier et barbouille au passage.
Des rhizomes sont partout. Je dépense une fortune en livres qui me font penser à mon sujet. c’est comme dérouler une grosse pelote de fil…


En suivant le fil d’Ariane, je découvre même les mathématiques fractales, l’architecture de Bechu, les stars de l’art numériques, les concepts mathématiques de Kauffmann Networks et le modèle de connectionnisme, la théorie de la complexité et computationnelle, les concepts de Biomimetics et Biotica et l’émergence et de création interactive d’un A-monde, les réseaux neuronaux et des modèles d’encodage génétique, l’ethologie végétale de Mancuso, des artistes comme Höller et Hyber, la Botanica magnifica de Singer, les ouvrages de Hallé et la nouvelle tendance de la cartographie…Bref, mon cahier s’épaissit et mes neurones s’échauffent.

Etape 2 : Éparpillement et naufrage

carnet de notes rhizome

Je dénombre un nombre illimité de sujets que cache mon malheureux rhizome. Pour me recentrer, je commence par le début : la botanique. Je tombe sur des images époustouflantes de racines d’orchidées que je dessine le soir même.

Puis, Je rends visite à un spécialiste d’orchidée qui me décourage: « Madame, les racines d’orchidée n’ont rien à voir avec les rhizomes !! ».

une orchidée hors sujet


«  Même pas une ou deux orchidées n’ont pas de rhizomes? Ceux qu’on voit à à la surface ? » Ma tentative désespérée de récupérer le sujet est jugée visiblement ridicule. Il me toise : « Allez à côté d’acheter du gingembre chez le marchand de légumes ! ».

 Je m’achète un kilo de gingembre pour me recentrer. Et je dessine le gingembre. Je tente Oya, une autre plante rhizomique, puis l’iris. Je m’achète le livre de Georgia O-Keeffe et de Twombly et je copie.

Désespérée, je dessine toutes les plantes toxiques sur une grande planche botanique. Je m’achète le dictionnaire symbolique et découvre que l’iris y est associée à la mort.
Je vais voir au Musée Picasso Calder et je vois les rhizomes partout sous formes de mobiles.

création rhizome
O-Keeffe hors sujet

Ma prof N°2 que je consulte m’encourage et me met en garde :  » Il faut en effet de se préparer pour tenir toute la semaine avec ton sujet, mais attention à force de trop élargir, tu peux aussi finir à ne pas retrouver ton fil conducteur.
Une question me démange : « Mais pourquoi le rhizome ? » .

Je me doute que ce n’est pas à cause de la mathématique fractale, ni à cause des planches botaniques…

Etape 3: Je m’auto-analyse

Dans mon cahier, je fais deux colonnes. A gauche, ce que le rhizome évoque pour moi. A droite, à l’inverse, j’inscris : » Le rhizome n’est pas…

Le Rhizôme , c’est :

enracinement, déracinement,  accrochage, arrachage, réseau, connexion, communication, organisation, pénétration, tentacule, s’arracher, informatique , lieu, survie, cellule, morde, jardin, stabilité, viabilité, ruse, force, cerveau, nerveuse, irrigation, invisible, résurgence, régénération, maison, profondeur, terre, ramification, origine, ligne, géométrie, sinueux, carte, terre de sienne, noir, complexe, rouge, orange, agile, en mouvement.

Le Rhizôme n’est pas :

Tubercule, facile à arracher, facile à déraciner, statique, facile à détruire, stable, superficiel, introverti, silencieux, visible, boule, carré, rectangle, doux, duveteux, rigide, simple, lisible, facile, naïf.

Me voilà recentrée. Emotions garanties.
Désormais, Je dessine sans me faire trop de soucis pour la suite. Mes dessins de plantes sont là pour me familiariser avec les formes, les intégrer pour pouvoir les oublier aussitôt et quitter la représentation figée. Il y a une émotion et une beauté cachée dans le rhizome et même dans la racine de gingembre, c’est une évidence.

carnet de notes rhizome
le cahier s’épaissit et je teste des encres calligraphiques au passage

Etape 4 : Laboratoire

Je décide d’innover. Je ne vais pas aborder le sujet avec une technique que je pratique souvent. Cela signifie de ne pas utiliser la peinture à l’huile, le pastel ou l’encre. Je vais expérimenter les matières, les structures, les pâtes et les gels acryliques et mêmes le pouring et les peaux acryliques via Transcryl.

Je passe des heures sur Youtube à observer les techniques de pouring très kitsch. Cette technique consiste à verser du gobelet des couleurs directement sur la toile en y ajoutant un médium épaississant et la silicone pour faire ‘éclater des cellules’. C’est clinquant et bigrement coloré. Il faut des gants, une pièce aérée et beaucoup de peinture. Il y a des artistes de « versage » à travers des tamis de lavabo qui savent ainsi produire des fleurs !
La quantité de like est époustouflante.
Je me procure un tamis de lavabo, un grand pot de medium de pouring et un flacon de silicone. Je gaspille ma bonne peinture et je détruis au passage mon gazon.

création rhizome
Le petit chimiste

Puis je décide de fabriquer moi-même de nouveaux effets et donc je me lance dans la chimie. Je sors tous les produits ménager et je teste les mélanges avec de la peinture acrylique. Mon obsession consiste à faire un effet de racines, de chaos et de réseaux ‘spontanément’ avec de l’essence, du vinaigre, de la bicarbonate de soude et d’autres produits ménagers. Je fais de nombreux trous dans mes toiles, mais je n’explose pas.
Je découpe les restes de la toile et j’en fais un hommage à Calder.

création rhizome
enterrement du chimiste
Le petit pharmacien

Je téléphone à mon fils pour savoir comment mélanger l’aspirine avec une autre matière pour obtenir de la mousse acrylique. Il est dubitatif, mais me donne une adresse. Je passe dans le magasin où on vend du matériel chimique pour fabriquer les boules de bain moussantes.
Je fabrique une mixture avec ma peinture qui mousse très bien et je réalise de très beaux fonds de papiers. Le jour suivant, je mets mes feuilles sous l’eau et tout disparaît dans l’évier…Normal, c’est du savon.
Il ne me reste qu’un bout de papier avec une trace de bleu et de sepia. Je le couvre rageusement avec les personnages en colère. C’est assez réussit au fond…

création rhizome


J’achète une grosse bouteille de Trascryl et je fabrique des skins acryliques avec les photos de réseaux informatiques. Six couches de vernis, toutes les 20 minutes et 24 heures de séchage. La patience. Puis 30 minutes de trempage et on décolle gentiment le papier, petit bout par petit bout, on gratte, sans tout déchirer… Zen.

Enfin, je réussis la technique et je produis une série d’images transparentes que je compte utiliser lors de mon stage. Je les oublie dans la cuisine avant mon départ…

Etape 5 : La vraie vie de l’atelier
Jour 1: Bonne résolution

Sur proposition de mes deux professeurs d’atelier, je prépare une dizaine de composition pour m’inspirer. Le sujet va « s’imposer ». Quoique, ce n’est pas comme cela que je procède habituellement. Généralement, je me lance, puis je recompose et je continue…

carnet de notes rhizome

Par conséquence, je ne sais pas quoi faire de mes projets de composition. Je les colorie comme un gamin pour tout jeter dans un élan de révolte. Premier blocage.

Je recommence comme d’habitude en improvisant ma mise en page. Le nouveau défi du prof ne se fait pas attendre. Le jeu consiste à faire deux tableaux en même temps. Le second est à peindre sans réfléchir, peindre en « lâcher prise ». Autrement dit, considérer cette toile comme un simple brouillon d’idées. Il faut aussi que je prenne l’engagement à le jeter à la fin.

Je me doute bien que s’il est bon, je vais le garder, mais ce « détachement » marche… Le soir, les deux sont bien avancé et le ‘jetable’ est sans doute bien mieux. Je réalise que mon cahier préparatoire a bien servi. Je vois le lien avec mes notes cartographiques.

création rhizome
EXIT, série Rhizôme
Jour 2 : je pleure.

La matinée devant mon premier tableau s’annonce mal. Il est presque fini, mais pas tout à fait fini et je n’ose plus y toucher. Deux parties principales du tableau sont réalisées, mais l’ensemble ne fonctionne pas. Comment tout relier? Les profs me secouent un peu. Or, je suis déjà trop attachée à cette toile. Evidemment, pour trouver une idée, il faut se lâcher et oser tout gâcher à la fin..…Et boum, je suis en larme.
Qui a dit que le thème rhizome n’est pas un réservoir d’émotion!

Je sanglote:  » Je ne devais pas choisir un thème aussi impliquant, c’est trop dur, trop dur… »
A deux doigts de me couper une oreille… Les profs sont expérimentées et savent comment s’y prendre. On m’ordonne de faire premièrement d’autres réalisations, deuxièmement, d’en produire plusieurs à la fois, en se limitant dans le temps. Il faut laisser de côté la toile N°1.
C’est comme un torrent et tout s’enchaîne.
Je part déjeuner. Puis, je peins pendant tout l’après-midi en me disant, je m’en fou, je m’en fou. Cela donne quatre collages et plusieurs projets prometteurs. Je ne peux plus m’arrêter pendant plusieurs jours.

Jour 6 : Recadrage

Coup de frein de mes profs qui gèrent ainsi en réalité juste mon rythme. On m’ordonne de quitter mon chevalet, pour se mettre au calme et faire « une jolie aquarelle assise pendant deux heures ». c’est exactement ce que je n’aime pas faire, mais ça calme.

création rhizome

C’est une pause-respiration avant de finir mes toiles qui s’entassent un peu partout et dont les couleurs sont de plus en plus violentes.
J’ai pris aussi beaucoup de place dans le paysage avec mes caisses de matériel. Heureusement , je suis dehors. Je range un peu pour préparer la dernière journée de présentation avant l’exposition de fin de stage.
Et pourtant, c’est en ce moment que j’ai encore tellement d’idées pour faire de nouvelles toiles. Je ronge mon frein et mon pinceau. La frustration est aussi un moteur…

Jour 7 : Je termine sur les rotules.

Le dernier jour est principalement dédié à la présentation de la production de la semaine.
Evidemment, la toile que je préfère a été faite comme un pied de nez à la pendule le matin même en deux heures. Comme un accouchement.

création rhizome
En conclusion: Bon ou mauvais thème ?

Le rhizome n’est pas la plante de l’art pour tout. Je ne voulais pas qu’on me dise : « Ah, c’est joli ! ».

Le rhizome  prolifère dans le cerveau, ce jardin original et originel. Il est intimement lié à mes préoccupations et émotions issues du passé et du futur.
Il représente beaucoup de choses pour moi. J’ai écrit sur ce sujet un autre article.

En conclusions, le rhizome est une métaphore de ma recherche de liberté par tous les moyens, mais avec des liens et connexions aux autres. C’est un concept de représentation et aussi une façon de vivre l’espace.

Les modèles de représentation, comme des cartographies, ne sont pas immuables. Mêmes les sommets des montagnes ne sont plus stables en raison des bouleversements climatiques.
Nos cartes en 4 D, grâce au GPS, sont désormais dynamiques et dépourvues d’une simple topographie euclidienne, mais nous avons toujours besoin de se repérer.
Lorsque le sol, repère de la triangulation devient instable et se modifie, nos repères ne peuvent rester identiques.

Se repérer demain, c’est tenter d’habiter l’espace peuplés de tout le vivant avec qui il faudra façonner les espaces en collaboration. Cela signifie aussi de gérer les interfaces où se cristallisent des intérêts divergeant comme sur toute frontière. Avec le vivant et le non-vivant.
Les frontières figées, les structures hiérarchisées, générateurs de conflit ne sont pas de nature rhizomique.

Oui, le rhizome est inspirant.

Je n’ai jamais apprécié les systèmes qui limitent nos mouvements en instaurant les frontières rigides. Nous devrions raisonner désormais comme des chorégraphes des circulations des vivants et construire des espaces qui peuvent se construire, déconstruire et régénérer comme c’est le cas pour un rhizome.

C’est en cela que rhizome est inspirant et permet d’explorer une Terre incognita artistique.

Vous pouvez lire la totalité des mes textes et créations sur le rhizôme dans l’article
et le book sur le blog www.Fixeur.org.

https://fixeur.org/de-linspiration-a-la-realisation-comment-naisse-une-inspiration/

et sur Instagram.

Les réalisations en pêle-mêle sur le thème Rhizome, ci-dessous:

création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome
création rhizome


Le book complet :
https://www.canva.com/design/DADHd0FV-u8/view