Sur la sagesse d’incertitude et la force des poutines
Kundera a écrit : « L’homme souhaite un monde où le bien et le mal soient nettement discernables, car est en lui le désir inné et indomptable, de juger avant de comprendre. Sur ce désir sont fondées les religions et les idéologies. »
 
En lisant cette phrase, je me dis que c’est exactement la raison de la popularité de Poutine.
 
Nous vivons actuellement dans un monde qui est à la fois porteur de la dégradation et de la renaissance.
Poutine symbolise le refus d’ambiguïté et d’incertitude qui accompagne les grands changements sociétaux. Il séduit donc tout naturellement une partie de la population.
L’incapacité à supporter la relativité essentielle des choses humaines, l’incapacité à regarder en face l’absence de Guide suprême (politique ou religieux) est le pain béni de Poutine et des leaders à main ferme.
Sissi en Egypte et Bachar en Syrie, Orban en Hongrie, Salvini , Erdogan ou Bolzonaro et et d’autres leaders nationalistes radicaux seraient ainsi le barrage à la « faouda », le chaos.
 
La Russie des années 1990 a été déboussolée par le choc des libertés et la dislocation de l’empire créant le chaos et l’incertitude. Les politiques inexpérimentés et naïfs y ont été battu par les avides cyniques de l’ancien régime. Le citoyen a retenu surtout le chaos et la disette.
Or, pour accepter et aimer un monde complexe où un tas de vérités relatives se contredisent, cela nécessite une grande force. Et, soyons honnête, il faut aussi un minimum vital assuré.
 
Le peuple déboussolé exige donc « que quelqu’un ait raison ».
Poutine le sait.
 
Poutine comme tous les leaders actuels autoritaires représentent tout sauf l’inconstance.
 
Ayant connu la vie dans un régime totalitaire et la refusent avec véhémence, comme Kundera, je parle avec respect de la « sagesse d’incertitude ».
 
Car seul un monde fondé sur la relativité des choses humaines, redoutablement ambiguë, incertain et questionnant est ontologiquement incompatible avec un univers totalitaire.
 
Inversement, le monde de Poutine aussi bien de l’époque où il fut de communiste et agent KGB ou le régime autocratique actuel, est basé sur une seule vérité qui exclut le doute, l’interrogation et les vérités contradictoires.
C’est le monde d’un seul Guide, d’une seule Vérité, d’une seule Idéologie.
Ce monde trace une ligne précise entre le Bien et le Mal.
Il réduit ainsi le citoyen à son stricte rôle social (travailleur +camarade+membre du parti). Ou, en 2018, le trio travailleur + père de famille + paroissien.
Il utilise pour cela l’interdiction, la répression, la censure, la pression idéologique, l’intimidation, la création des ennemis intérieurs et extérieurs et la force brute. Le chantage à la nourriture et boisson pas chère à la sortie des urnes.
Dans ce contexte, toute volonté de réformer serait considérée comme suspecte et déstabilisante.
 
En échange, le monde de Poutine offre aussi beaucoup.
Suffisamment pour être réélu en absence d’alternative.
Il offre la confirmation à la place de l’interrogation, la reproduction du connu à la place de la découverte incertaine et un très rassurant simulacre de stabilité.
 
Poutine est gagnant, car il apporte toute la panoplie de certitudes : la religion orthodoxe à haute dose, l’appareil militaire qui résiste face aux ‘agresseurs’, le régime policier qui assure la vie sans danger dans les rues de Moscou et un peu de consommation ‘nationale’. Et surtout, il brandit l’épouvantail : « ça pourrait être pire ».
Ainsi, une partie importante de citoyens écoute religieusement le discours de Poutine sur le système de valeur « qu’il protège » et vit comme hallucinée par la puissance douteuse nationaliste affichée comme bouclier paranoïaque.
 
Face à la peur, rien de tel que montrer la force et l’impunité : par la guerre en Syrie, par l’annexion des voisins, en s’offrant même la possibilité de tuer les ‘traîtres’ dans les pays occidentaux en signant clairement l’assasinat par le mode opératoire.
 
 
La force de Poutine est de ne pas être ni de gauche ni de droite.
Car, en vérité la séparation politique la plus profonde est le rapport à l’incertitude et l’ambiguïté des choses humaines.
Dans l’acceptation ou le refus l’incertitude et des risques de l’être.
Dans la préférence de la conservation au prix de la liberté.
Ou inversement, dans la recherche de la liberté au prix de l’incertitude et de doute.
 
Le peuple russe vieilli, dirigé par Poutine, votera pour un Guide paternaliste qui proclame un ordre de valeurs clair patrioiques et familiales.
Qui sépare le bien et le mal et donne le sens à chaque chose.
Qui offre ainsi l’illusion fondamentale de stabilité.
Qui se saisit de l’homme libre et lui impose une place.
De nos jours, dans de nombreux pays du monde, le refus d’incertitude est plus fort que la peur de perdre la liberté.
Même s’il s’agit d’une mort programmée et masquée d’une société humaine.
 
Car pour vivre dans les régimes totalitaires, les deux postures de survie sont :
1. Une obéissance bêtifiante affichée ou réelle aux valeurs du dominant pour ‘obtenir plus en récompense’.
2. Le refuge dans la parodie et la plaisanterie vaine et le retrait dans le quotidien au jour le jour. Pour utiliser de manière détournée le texte de Heidegger, on peut presque dire :
« Le Dasein est empêtré dans la banalité d’un quotidien ».
 
Mais, il est totalement superflu et vain d’être véritablement un humain pensant et questionnant.
Il est en réalité impossible « d’être ».
 
Sources :

Réflexion désabusée basée sur l’actualité, les commentaires sur l’élection de Poutine en Russie, lecture de l’Art du roman de Kundera, et sans doute L’oubli de l’être de Heidegger et encore une sorte d’insoutenable lourdeur de l’être post déjeuner de samedi.