Solution identitaire façon geek.

Une amie de mon fils, un peu geek répond à la question fréquente de son entourage ” Tu te sens plus comme une fille ou comme un garçon ?” par :
“Les deux. Je ne suis pas binaire. ”
Tout le monde l’appelle donc par son petit surnom : Analogique.

Je trouve que c’est une excellente réponse pour échapper à la pression de se positionner toujours de manière binaire, avec des 0 et des 1.

Je suppose que cette réponse marche aussi pour la définition de la nationalité.
La majorité des gens déterminent leur nationalité de façon binaire 0/1.
Mais pas tout le monde.
Personnellement, j’ai une nationalité analogique.
C’est ce que je dirai désormais, lorsqu’on me demandera :
“Tu te sens plus truc ou truc ?”.

Par extension, cela me servira aussi lorsqu’on va me demander, si je suis de gauche ou de droite.
En effet, je suis désespérément analogique.

En réalité, Hanalogique.

Si je ressens une forte empathie avec Analogique, cette gamine qui code sur son écran même avec ses doigts de pieds à la vitesse grand V, c’est qu’elle effleure en réalité le sujet fondamental du 21ème siècle. Elle porte une graine de résistance en elle.
Il s’agit de la lutte finale du monde de la conception binaire face à l’analogique, celui de la machine qui ne doute pas et de l’homme qui doute.

Le linguiste, philologue égarée dans le monde digital binaire pense nécessairement à des théories fondamentales de l’école Palo Alto sur la communication, de Watzlawick.
Les mots (les data= le contenu) sont formés de manière binaire dans notre cerveau comme dans un ordinateur digital.
Mais, ce verbal est ensuite englobé dans le non verbal et le contenu est surtout encapsulé dans la relation avec l’autrui. Tout ceci représente l’autre façon de communiquer : la communication dite analogique.

La communication non verbale est une communication analogique ‘préconsciente’ (utilisée aussi par les animaux) et c’est surtout une forme de métacommunication qui explique et nuance ce qu’on souhaite dire, c’est -à-dire le contenu, la donnée sous forme de mots = la communication binaire.

En communication binaire, le “non” est un non et le “oui” est un oui, c’est donc une donnée facilement numérisable. Comme dans votre ordinateur ou chez de nombreux autistes, il n’y a pas de place pour l’équivoque.

En contrepartie, en communication analogique, certains signes sont ambigus, le “non” précis n’existe pas vraiment,
C’est un monde émotionnel, rempli de doutes, flottant, énigmatique, c’est un univers subjectif, plus subtile, relationnel et aussi par conséquence plus résiliant aux erreurs.
Si je dis « Oui, oui » avec un sourire ironique, vous savez (sans doute) que je dis « tu te paies ma tête’ et pas « je suis d’accord ».

Contrairement aux animaux, les humains utilisent les deux modes de communication. Le digital (données, contenu binaire) et l’analogique (disons le relationnel et explicatif, le non verbal) en même temps.

Le chat qui se frotte contre votre jambe, c’est de l’analogique. Si, c’est devant le frigo, on en déduit qu’il lui faut sa gamelle. Mais peut-être qu’il ne veut pas sa gamelle du tout.
Il y a juste une forte probabilité qu’il se frotte contre votre jambe dans la cuisine pour recevoir à manger. C’est donc une logique floue qui peut facilement conduire vers un bug. Le monde digital binaire n’aime pas les bugs et ne supporte pas bien les erreurs.

Mais la donnée brute binaire humaine, le mot précis ne suffit pas non plus souvent seul pour assurer la compréhension.
Chez les humains, parfois l’incompréhension s’installe entre des personnes sur l’interprétation des mots, “des données” (on parle de bruit, de l’interférence).
Parfois l’analogique submerge totalement le binaire : une dispute émotionnelle où le fond, la donnée de base n’a plus aucune importance, elle disparaît sous les injures et l’avalanche de grimaces, de gestes et d’émotions négatives. On n’écoute plus « la donnée » et on s’énerve jusqu’au divorce, enfermé dans notre flou analogique.

L’incompréhension est particulièrement courante par l’écrit lapidaire de nos mails, de nos post qui ne recherchent pas la nuance. Quand on ne peut pas rectifier le tir, grâce à la perception non verbale de la réaction de l’interlocuteur.
C’est cette chose complexe, impossible à numériser : ce qui ‘transpire’ au-delà du fond, une approbation, une grimace, une caresse ou une agression.

Il faut redorer le blason de la communication analogique dans ce monde digital qui réduit la communication à une donnée affichée sans se soucier de la ‘relation’ et de la nuance.

Oui, nous essayons remplacer bêtement la relation et l’émotion par un smiley…
Smiley est une forme de communication analogique réduit au minimum syndical qui devrait remplacer nos mouvements oculaires, nos soupires et nos gestes inconscients, notre ironie au troisième degré pour donner une indication sur l’interprétation de nos mots, de nos écrits de plus en plus lapidaires. C’est un peu pauvre comme solution.

Par conséquent, on peut se poser la question suivante :

Si la plus petite entité de l’information binaire est justement le bit, la donnée binaire, le ‘oui’ et le ‘non’, il est normal de ne pas pouvoir s’embarrasser de la nuance, car il faut simplifier la donnée. Et puis la compresser. Depuis 60 ans, nous compressons.
Toute notre pensée est ainsi de plus en plus atomisée en tourbillon de petites séquences, de données brutes, courtes, de blogs courts, de tweets courts, de SMS courts.
Au mieux, on a droit à 140 caractères.
Aujourd’hui, tout vous conduit dans votre vie à réduire: « Ne soyez pas trop analogique, s’il vous plaît, centrez-vous sur les faits, sinon ça déborde et on vous coupe le caractère qui dépasse… »
C’est bien le paradoxe du monde hyper communicant digital.

Notre communication devient de plus en plus binaire donc inhumaine et de moins en moins analogique, alors que c’est justement ce qui nous différencie le plus des animaux …

On me répondra sans doute :
Eh, vous avez de plus en plus d’informations et en plus tellement bien rangées, on a tout numérisé et stocké intelligemment pour vous !
Pour savoir lire des data dans l’informatique, il faut une structure, des index. Une sorte de base SQL bien indexée et dotée si possible d’un algo prédictif inventé encore pas très loin de Palo Alto.
Voilà toute notre connaissance juste ou fausse, bien numérisée et indexée, quand on cherche une information, on la trouve. OK Google.

Puis, pour savoir si l’information est importante et « pertinente », si on doit la mettre en haut de la pile ou en bas, il y a des tris et des logiques algorithmiques de prédiction de ce qui est ‘statistiquement pertinent’ pour vous, déduction purement statistique à partir de vos propres données et celles de vos semblables.

Voilà la brève, le post, l’image qu’il vous faut, selon le profil de vos data personnelles.
Pre-dictare=pro-grammare.
Une vision du monde totalement binaire, numérisable et calculable. Prévisible.

La technologie dans tout ça ?

La technologie a privilégié après la seconde guerre mondiale l’investissement dans l’ordinateur binaire (on y manie les bits) et puis quantique (ou on manie les Qubits, des infinis états et superpositions d’un et de zéro). Mais, il s’agit toujours que des machines de plus en plus efficaces et rapides, mais qui ne supportent pas bien l’erreur.
Au mieux un bit quantique peut être en état “oui ou non” en même temps ou avec une certaine probabilité de « oui ou non ». Voilà une belle affaire.
Et vu les boulettes des fabricants de puces sur le simple calcul prédictif, nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

Et même si l’IA passe du stade de maniement des chiffres au maniement des symboles (symbolic processor), ce n’est que l’ingénierie de la connaissance des data, de la modélisation du sens calculable et au mieux la fonction d’un médiateur technique.

Ce qui est drôle finalement, c’est lorsqu’on intègre la capacité de calcul prédictif, donc le droit de se tromper temporairement sur « 1 » ou « 0 » et de revenir en arrière, comme dans les puces d’Intel , on ouvre la porte à des failles exploitables par les méchants humains et hackers. Jubilatoire.

Et là, notre monde binaire perd les pédales. Et nos centrales nucléaires s’affolent.
A méditer sans doute sur l’enjeu de la logique flou qu’on intègre dans nos systèmes binaires, dont on s’est rendu si dépendant, pour essayer de s’approcher avec grande fierté mathématique de la pensée analogique humaine.

Car la culture analogique en informatique est en réalité une ‘sous-culture’.
Je pense à des recherches autour des ordinateurs analogiques asynchrones qui visiblement n’ont pas attiré autant d’adeptes et surtout de financements que les ordinateurs numériques.
Le monde numérique qui calcule si bien, est-il effrayé par cette culture de floue fondamental et non déterministe qui est notre aptitude humaine de la communication analogique ?

La communication analogique est bien plus sophistiquée que la binaire, mais forcément sujette à des erreurs et des interprétations erronées. Mais elle vit aussi très bien avec. Et peut conduire à une erreur créative.

Si je me frotte contre le frigo devant mon mari, sans doute, il ne va pas me faire à manger. Il ne va l’interpréter du tout comme ma grande mère qui va aussitôt sortir une casserole avec son dernier ragoût où encore mon chien qui se mettra à deux pattes.

La technologie a finalement moins investi du côté de la recherche analogique, qui représente sans doute toute autre conception du monde, de la pensée, de capacité à intégrer la nuance, le droit à l’erreur et les interprétations variées d’un mouvement lascive devant un frigo. Et à l’indéterminisme.

Gardons donc notre capacité à apprécier la communication analogique dans toute son ambiguïté, sa nuance et sa variété humaine et nous garderons la différence avec le simple transmetteur de bits binaires, même en version quantique.

Il faut semer les graines de la résistance analogique, de l’ambiguë, l’amour du flou, le plaisir des errements et de l’imprévu et de la véritable créativité, de la lenteur et de la longueur, si on veut survivre demain à la machine binaire, même en version quantique.