Pourquoi ne faut-il pas croire les philosophes, mais les lire ?

C’est le privilège d’un génie de ne pas avoir besoin d’avoir raison pour être éclairant.

Le philosophe Alain disait : “une erreur de Descartes vaut mieux qu’une vérité d’écolier”.
Il n’est pas non plus nécessaire d’être d’accord avec un philosophe pour s’enrichir à sa fréquentation.

Car, nous ne pensons pas seul. Ni seulement en approuvant. Mais, en se confortant à la pensée des autres. Et tant mieux s’ils nous surpassent. C’est toujours mieux que les opinions de ceux qui pensent au ras des pâquerettes ou avec leurs genoux. Pour cela, il suffit d’aller sur les réseaux sociaux.

C’est parmi des traces des autres et devant la profondeur de leurs analyses que nous pouvons, esprit libre, formuler notre opinion.

Il est à noter que malgré la puissance de leurs concepts, les philosophes ont souvent combattu les idées de leurs confrères. Aristote s’opposait à Platon, Hegel à Kant et Alain à Bergson.

Personnellement, je cherche surtout à comprendre leurs réflexions sur l’art.

En lisant leurs textes, parfois nous sommes tentés de dire : « Oui, c’est bien ça, c’est exactement mon avis !». Puis, quelques pages plus loin, notre enthousiasme vacille.

Mais, nous allons pourtant trouver chez de grands penseurs comment nourrir la réflexion sur de nombreux sujets.

Il y a du mystère dans l’art.

Et un mystère est forcément un sujet pour philosophe.
Cependant, dans le domaine artistique, il est parfois presque agaçant de voir la relation de philosophes à l’art.

Comme s’ils se sentaient en position de rivalité. Ou même en danger? L’art serait-il une autre façon de penser et de communiquer les pensées ? Un domaine réservé du philosophe serait-il bafoué par un barbouilleur de toile inconscient ?

Plusieurs des grands esprits ont même écrit des choses assez définitives sur l’art :

Qui a dit :

« L’art, quant à sa destination la plus haute, est et demeure pour nous une chose du passé. Il a perdu tout ce qu’il avait d’authentiquement vrai et vivant ».


(Hegel)

Qui a ronchonnait :

« L’art dégénéra en un divertissement du plus bas étage ; la critique esthétique devint l’instrument d’une sociabilité vaniteuse, dissipée, égoïste, misérablement vulgaire ; si bien qu’on n’a jamais autant parlé d’art ni fait si peu de cas de lui. »


Kant.

Kant s’empare de facto surtout de la notion de jugement esthétique et de la notion ‘du beau’. Et il finit par considérer que la ‘beauté artistique est inféodée à la beauté naturelle ».

Fort est de constater qu’après la mort de Kant, le monde découvre Matisse, Picasso et des centaines d’autres génies d’art. Et que la notion même de l’art qui « dégénère » prenne une très mauvaise connotation.

l’héritage de l’intelligence collective à utiliser

Lire attentivement les philosophes

On peut très mal utiliser la pensée des philosophes. Par exemple, extraire la phrase qui dans sa radicalité masque la subtilité globale de leurs réflexions.

C’est d’ailleurs par les deux extraits cités que je prouve ce que j’avance.

Il faut lire ATTENTIVEMENT un philosophe pour en tirer autre chose qu’une phrase sortie du contexte. Non, la pensée de Hegel et de Kant n’est pas « creuse », elle apporte une pierre à l’édifice également.
Je constate aussi que de nombreux grands peintres et artistes ont énormément réfléchi sur leur pratique artistique. Leurs écrits ont souvent une profondeur ‘philosophique’.

En réalité, la tâche d’un artiste contemporain est bien difficile, s’ils refusent la copie, peindre « à la manière de », l’enfermement dans la technique formelle ou encore se satisfaire d’un ‘truc visuel’.

André Compte-Sponville nous fait justement remarquer que l’accumulation depuis trois mille ans des chefs d’œuvres signifie que ’mathématiquement’ chaque nouvelle œuvre ajoute proportionnellement moins de valeur au « capital artistique accumulé » ».

« Que ferait un tableau de plus à celui qui en posséderait des millions ? ».


André Compte-Sponville

 C’est d’ailleurs aussi la vision de Marx ! Alors nous serions un peu comme des millionnaires repus, pouvant nous plonger dans l’art du passé.

Par conséquent, certains artistes contemporains se découragent devant tant de ‘concurrence’. Mais, cela est aussi vrai pour les écrivains et les musiciens.
Parfois, nous nous disons que tout a déjà été dit, peint, composé et écrit. Oui, la production contemporaine, si elle doit surplomber tout le passé, aurait ainsi une tâche très lourde à assumer.

Inversement, toute création artistique puise aussi dans le passé, dans cette intelligence collective, dans nos errements et nos réussites, dans l’imaginaire des artistes qui précèdent. Au fond, cela doit s’équilibrer…


Le grand art n’est pas et ne sera jamais définitivement derrière nous.

le future est à inventer

 Si nous pensons cela, nous sommes au même niveau que les “enterrements” de l’art que Kant et Hegel qui l’ont prophétisé avant l’arrivée de Cézanne, de Matisse, de Picasso…

Non, je vous dis, il ne faut pas croire les philosophes, mais les lire attentivement.


 
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Giammarco Boscaro on Unsplash et  Giammarco Boscaro on Unsplash  et  Artem Kniaz on Unsplash