LOI DU TALION

Sur cette photo que j’ai prise il y 10 jours dans un petit village iranien, une mère iranienne regarde dans le mausolée du village le portrait de son fils mort récemment près de Mossoul (côté irakien). Sur le mur en face est accroché le portrait du célèbre Général Soleimani des forces spéciales al-Quds iraniennes qui opèrent à l’extérieur du pays.
Trump parle de l’Iran comme d’un pays qui finance le ‘terrorisme’. Du quel terrorisme parle-t-il ?
Il est facile de pratiquer les raccourcis sur ce sujet.
Comment interpréter cette provocation verbale ? Le terme « soutien du terrorisme » de Trump » remplace-t-il le vieux « axe du mal de Bush »?
Peut-on imaginer que l’Iran chiite soutient réellement le terrorisme de l’Etat islamique en Irak et en Syrie? Non, alors de quoi parle-t-on?
Les faits récents rendent ces affirmations de soutien à EI absurdes. Il s’agit donc d’un autre sujet.
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1. En Irak, après la prise de Mossoul par Daesch, face à cette débâcle, Téhéran a abandonné vite le protégé irakien al-Maliki qui devait accepter sans moufter la nomination de son successeur Haïdar al-Abidi, tout aussi proche d’Iran.
Les forces armées irakiennes n’ont pas tari d’éloge sur l’aide apportée par les forces de Général Soleimani lors de la prise de Mossoul.
Les célèbres al-Quds iraniens (les forces spéciales des Gardiens de la révolution) les ont aidés visiblement à Mossoul, surtout en renseignement et en stratégie. Leur capacité d’infiltration au sein même de l’EI semblait tout aussi décisive que le soutien aérien des alliés. Il ne faut pas oublier que les forces irakiens en première ligne avaient jusqu’à 40% de pertes au combat et donc il est difficile d’imaginer que leur besoin de la compétence reconnue de Général Soleimani, soit juste une affaire de bavardage inutile.
En réalité, en Irak, les Américains et le Téhéran défendent leurs intérêts économiques. Les deux y luttent contre Daesch au côté des kurdes et des forces armées irakiennes. Cette compétition-collaboration militaire entre iraniens, irakiens et alliance occidentale de circonstance est liée au fait, qu’aucun des protagonistes ne souhaite que l’Irak implose et l’EI s’installe durablement.
De même en Syrie, l’Iran a sauvé la place de Bachar, mais a aussi combattu comme tout le monde Daesh. Ce qui complique d’ailleurs actuellement la gestion des forces en présence autour de Racca.

2. Le communiqué de l’Etat islamique de printemps de cette année est explicite, c’est une déclaration de guerre à l’Iran. Les derniers attentats de Téhéran est une dernière donnée, qui rend le discours de Trump particulièrement provoquant. Il faut dire que les Etats Unis ont mis même sur la liste de terroristes le Général Qasem Soleimani.

3. Trump parle donc probablement d’un autre “terrorisme iranien” :
Le fameux ‘arc chiite’, le vieux épouvantail des Saouds, a fini par bien exister. Le réveil politique des populations chiites est réel.
Le monde chiite n’est pas homogène, ni totalement solidaire, mais il a prouvé en Syrie (et même en Irak face au Daesh) qu’il est capable de créer des alliances au gré des besoins. On trouve côte à côte des chiites arabes et non arabes, persanophones et turcophones, zaydites, duodécimains… Ce qu’il faut noter également : il existe un clergé hiérarchisé et transnational qui confère une dimension transfrontalière au chiisme, inexistante dans la religion sunnite.
Il y a de nombreuses guéguerres pas très propres dans la région.
Dans plusieurs pays où existent les minorités chiites, celles-ci revendiquent une meilleure représentation. Pour ces régimes sunnites ou simplement non chiites, c’est donc un potentiel de déstabilisation. C’est le cas au Bahreïn, au Pakistan, au Yémen, en Egypte, en Arabie Saoudite et aussi à l’Azerbaïdjan.
L’Iran ne se prive évidemment pas à agiter ces minorités et groupes insurrectionnels et même les armer comme au Yémen.
Au Liban, les chiites sont devenus déjà un acteur politique important, surtout autour de la mouvance du Hezbollah.
Et, bien entendu, il ne faut pas oublier aussi, que Iran soutient et arme le Hamas dans la bande de Gaza depuis longtemps.
L’étiquette ‘terroriste’ de Trump accolée à l’Iran résume en réalité leurs actions auprès de ces mouvements insurrectionnels variés ou tout simplement le soutien des minorités chiites.

4. Mais les européens devraient rester plus objectifs :
Trump oublie évidemment de dire que face à Téhéran, Riyad mobilise le Conseil de coopération de Golfe et a promeut une coalition militaire d’une dizaine d’Etats sunnites pour participer à la guerre contre les Houthis, chiites zaydites au Yémen. Riyad a retourné aussi l’alliance du Soudan du Nord en sa faveur.
Et surtout, pour faire payer l’Iran, dans toutes ses zones frontalières iraniennes, on agite aussi sur son territoire les minorités insurrectionnelles. Loi du talion.
44% de la population iranienne est non-perse, composée de kurdes, azéris, arabes et baloutches.
Alors on soutient la lutte armée de Joundallahs en zone baloutche. Le Pejok, le mouvement rebelle au Kurdistan iranien, l’irrédentisme panazéri turcophone grâce à l’Azerbaïdjan (qui a un contentieux dans la mer Caspienne avec l’Iran). Et pourquoi pas les arabes chiites du Kazestan (zone qui fournit 4/5 du brute iranien et où les installations sont attaquées par les commandos hostiles). Et pour finir, l’Iran subit aussi des accrochages violents avec les trafiquants afghano-pakistanais. Tout au long de la frontière de l’Iran, il y a des régions entières où il n’est pas facile de se promener en sécurité. Rien que depuis janvier 2017, on dénombre 70 actions insurrectionnelles ou armées sur ces territoires iraniens.
Dans tous les conflits, Téhéran et Riyad prennent donc les positions diamétralement opposées.
Ce qu’on doit accepter comme réalité, c’est que nous sommes face à un problème aigu de leadership des Saouds et deTéhéran.
Et que nous n’avons pas le même engagement contractuel de protection que les américains avec la famille Saoud.
Les petites guerres d’agitation mutuelles ne nous concernent pas. L’agitation des excités armés finit toujours mal, on se les prend un jour au retour.
Le gouvernement américain actuel a décidé de prendre le parti des Saouds. Or, dans le combat contre Daesch, l’Iran est un allié opportuniste. Sur d’autres sujets, il reste aussi un ennemi ou simplement concurrent ou un partenaire pas fiable pour l’Occident.
Ce n’est donc pas si binaire que cela.

Et quelques jours plus tard, tout part encore en …

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