L’histoire d’un livreur en nage, énervé et d’un consom’acteur.
L’histoire d’un livreur en nage, énervé et d’un consom’acteur pénible.
 
On voit de plus en plus de livreurs qui ont la couleur rouge tomate et semblent carburer à l’extasy. Ils jettent le colis à distance dans votre jardin, faisant crisser les pneus au départ, sans arrêter le moteur de la camionnette. Ce n’est pas de leur faute.
 
Les clients ne veulent pas payer pour les livraisons.
Les géants du marché et surtout Amazon, ont fonctionné pendant des années à perte avec l’argent de la bourse, démolissant ceux qui ont payé correctement le travail effectué et les taxes. Au passage, ils ont habitué le marché à la gratuité du service de livraison.
 
Cette commodité, «ne pas se déplacer », coûte chère. Il y a gens qui préparent la commande, emballent dans un carton, transportent sur les routes, paient le carburant, les salaires des chauffeurs, des administratifs et des commerciaux, les assurances, les véhicules, les réparations, les péages, les taxes, les comptables….
 
Le monde ne pourra pas pourtant fonctionner de manière saine, si personne n’accepte de payer le vrai coût des choses et d’un travail bien fait. C’est aussi comme cela que l’humanité mange des cochonneries et porte des vêtements jetables après un premier lavage.
 
Le service de livraison est un monde avec quelques grandes sociétés de transport qui soustraitent le trajet du dernier hub automatisé aux petits indépendants. Les petits indépendants font le dernier tronçon local très consommateur en temps, généralement payé à la tâche/livraison.
 
Les gros commanditeurs de transport serrent tellement les prix, que les livreurs n’en peuvent plus. Payés à la commande livrée, il faut donc que “ça dépote”. Impossible d’aller deux fois au même endroit, chercher comment entrer dans l’immeuble, monter un escalier et poser le colis là où cela nous arrange.
 

Le gratuit tue.

 

Je déteste cette façon de ne pas respecter le travail des gens pour pouvoir consommer à tout prix.
 
Du coup les coûts des vrais services sont soit cachés quand le prix élevé du produit le permet ou sont portés par les maillons les plus faibles en bout de chaîne.
Les marchés (tarifs) de transport se négocient avec les grandes plates-formes dans un rapport de force déséquilibré entre les géants et les petits. Marche ou crève.
En réalité : crève, car on va remplacer vite les chauffeurs sur des longs trajets routiers par les véhicules autonomes et sur le dernier tronçon par les esclaves de proximité payés à la tâche.
 
Ce matin, j’ai une livraison du géant Ikea, 113 petits paquets. Le livreur appelle avant de venir : « euh, on arrive un peu en avance, vous êtes là ? Et il y a un ascenseur ?”
Je commence à le prévenir que c’est un petit ascenseur et que normalement, il est interdit de l’utiliser pour la livraison. Il faut donc y aller un peu doucement à cause de la gardienne qui surveille.. Avant que je puisse lui dire que je vais gérer la gardienne, afin qu’elle ne lui bloque pas l’ascenseur, il hurle et m’accroche au nez:
 
« Oui, c’est ça vous préoccupez d’abord de votre ascenseur et moi alors avec ma marchandise, ça vous vous en foutez.»
 
Quand j’ouvre ma porte, il se met à hurler à nouveau, « Merde, un chien, alors là vous me l’enfermez, sinon je m’en vais ». Il remonte son pantalon pour me montrer une cicatrice.
 
Le type à cran…10 heures du matin, en nage, rouge comme une pivoine et déjà au bord de la crise de nerf.
 
A trois (dont deux sont visiblement ses gosses ou des voisins de 15 ans qu’il gronde copieusement tout le temps), ils se mettent à jeter des dizaines de petits paquets en vrac dans l’entrée et me demandant de compter vite…
 
Je n’arrive pas, je suis face aux trois speedés qui déversent les colis en vrac et les éparpillent dans l’entrée et dans le salon. …Je compte 111 bidules (du style le petit paquet de vis=un paquet) au lieu de 113 prévus.
« Bon tant pis, mettez-moi ‘sous réserve’, je vous ai dit de compter et là j’ai déjà 15 minutes de retard ! »
Je prends un feutre pour signer, il m’enguirlande à nouveau : « mais non, je vous ai dit un vrai stylo pour que ça passe tous les papiers en même temps ! »
 
Un dernier grand colis lourd reste sur le palier. « Ça passe pas, Madame ! ». Oui, il faut ouvrir le battant de la porte, mais il est justement coincé derrière un gros tas de colis….
Il me regarde avec un air d’assassin.
 
Je lui dis, « allez-y, je me débrouille. ». Je dois de toute façon rempiler correctement les 111 colis pour pouvoir passer au WC…
 
Pourboire ? Cela ne donne pas envie du tout, puis je m’avise.
 
Il n’y est pour rien, il gagne rien, les deux jeunes sont sans doute payés juste au pourboire. Lui, il va rapidement disjoncter et tomber malade vu son état. Je lui donne de l’argent et il me dit, » vous, vous être très gentille ». Il pense sans doute ” trop conne”.
Mais, non. Je connais juste trop bien les clients qu’il rencontre chaque jour.
 
Ils m’écrivent…Voilà, je compatis. Je pense à mon dernier c.. du jour.
 
J’ai reçu par mail des questions d’un consom’acteur adorateur de tout gratuit qui souhaitait acheter la mosaïque en verre pour fabriquer des photophores. Il ne s’agit pas d’un achat de première nécessité, ni d’une urgence en 24 heures. A mon avis, il pouvait même s’en passer et de survivre.
 
Après 4 mails de réponses explicatives de ma part sur la façon de utiliser la mosaïque ( fabriquée en Bavière et très lourde), les conseils sur « quelle pince », puis « quelle colle », je découvre avec étonnement son dernier mail d’insultes, super bien redigé :
 
« je comprends vraiment pas en plus 9€50 livraison mdrrrr y’a un truc qui va pas chez vous comment une livraison mais 9 jours ouvrables as arrivé alors que as paris c’est 48 as 72 h la livraison maximum «
 
Mon consom’acteur militant pour « tout gratis », ne veut pas se passer de sa mosaïque en verre fabriquée en usine en Bavière, ni du service à domicile en 24 heures. Il exige ces foutus photophores en verre de Murano chez lui sans payer la livraison et « fissa ». Et sans s’enquiquiner à dire bonjour et à corriger son texte.
 
mdrrrr, je vais lui balancer ses bougeoirs sur la tête comme mon livreur avait envie de me balancer les colis sur la mienne ce matin…
 
Puis, le colleur de mosaïque sur bouteille me pourri en plus la page de Facebook d’entreprise.
 
Normal, le nouveau consom’acteur connecté est conscient de son pouvoir de nuire sur les réseaux sociaux.
A l’école, il n’a pas appris à écrire, mais il a retenu la leçon sur ses droits.
Il a séché la leçon sur ses devoirs.
Il est connecté pour pouvoir s’exprimer;
il est insoumis et combaT pour refuser le ‘système’.
 
Du coup, il exprime librement sa haine dès qu’une chose l’empêche d’acheter ce qu’il veut au prix qu’il a décidé de payer.
Cela nourrit un courant politique porteur.
Il y a même des stars de l’éructation politique haineuse, défenseurs « du pouvoir d’achat sacralisé » du consom’acteur qui lutte dans cette dictature fascisante pour la « vraie » démocratie.
 
Ce matin, le client insoumis a mené un combat engagé : pour le pouvoir d’achat des photophores livrées à la maison gratuitement en 24 heures.
Il a participé à défendre les grandes idées sur le droit au pouvoir d’achat toujours augmenté. Le livreur avec sa camionnette ne représente visiblement pas dans son modèle économique le peuple à défendre. Il possède sa camionnette à crédit et réclame en plus qu’on paie sa facture.
 
Ce sont mes derniers jours, mardi je transmets les clés aux successeurs et j’en ai fini avec des consom’acteurs analphabètes et râleurs connectés.