Les petites perruches et l’économie planifiée

Hier, j’ai lu une question intéressante sur Quora : « quels sont les avantages de l’économie planifiée ? ». La réponse renvoie sur la lecture d’un théoricien, courant néo-marxiste.
Je pense que c’est essentiellement de pouvoir acheter les perruches à volonté. En tout cas, c’est mon principal souvenir concret du bienfait de l’économie planifiée.

Mais je peux désormais expliquer enfin pourquoi.

Je tape par pour curiosité la question dans Google et je tombe sur le blog d’un jeune suisse. Adrien explique avec une logique imparable sa croyance à l’immense avantage de l’économie planifiée sur ” le chaos capitaliste”. Sa dialectique est parfaite. Et il s’agit donc bien d’une croyance, car visiblement Adrien vit dans un pays qui n’est pas le pays particulièrement pauvre, mais qui n’a pas encore mis en place l’économie planifiée pour y remédier.

J’essaie de me souvenir donc comment les choses ont réellement fonctionné dans cette belle économie planifiée. Il y a comme un bug entre la réalité vécue pendant vingt ans et le rêve du jeune Adrien.
Il y a aussi dans son texte un mot de trop qui fait toujours capoter la théorie. Tout au début. Il parle de la “planification démocratique”. Il s’agit d’un oxymore.

Voilà la prose d’Adrien que je croise avec ma mémoire.
Je me rends compte que ceci complète à merveille un vieux texte rédigé il y a dix ans.  J’ai écrit un jour des souvenirs de 1968 de mon quartier Branik à Prague où j’ai vécu, petite fille de 8 ans, dans ce monde merveilleux de l’économie planifiée. Je pouvais m’acheter à l’époque régulièrement une petite perruche pas chère du tout. Je vous expliquerai donc aussi l’économie de la perruche.
Mais revenons à mon dialogue avec Adrien.

Adrien écrit  :
“- La planification démocratique de la production permet de sélectionner quelle production est socialement et écologiquement souhaitable. Ainsi, contrairement au chaos capitaliste, on supprime le travail excessif en éliminant le travail qui sert à une production non souhaitable ou futile.
Résultat : un gain de temps libre pour les travailleurs.”

Je lui répond : Dans une économie planifiée, il manque en permanence le PQ, sans doute un article de la production considérée comme futile. Visiblement le futurologue planificateur de l’Etat responsable de sa planification calcule très mal la quantité prévisionnelle d’excréments par habitant. Du coup, chaque erreur de planification met en temps fou à être corrigée. L’habitant utilise en attendant le journal Pravda local, dûment découpé.
Ce qui par ailleurs permettait d’afficher un nombre de vente considérable du ladite journal.

Une amie à moi, sociologue et chercheur reconnu mondialement pour ces travaux sur de l’industrie du livre et la censure a écrit un travail scientifique sur les stratégies des régimes totalitaires à gérer la production de papier. Dans le vingtième siècle, l’usine de papier était un lieu stratégique au même titre que l’usine de l’acier ou actuellement les réseaux de communication. Dans mon pays, les usines de papiers étaient dans les Sudètes, on voit tout de suite pourquoi cette région était aussi chère aux nazis et aux communistes. Mettre la main sur la production de papier signifiait à l’époque de maîtriser les moyens de communiquer et donc la propagande. Dans une économie planifiée, ce pouvoir qui consiste à octroyer ensuite le papier à une maison d’édition ou à un organe de presse est un levier fondamental pour stopper l’activité des opposants ou augmenter la diffusion de l’information du parti au pouvoir. C’est en cela, que le planificateur de l’Etat peut considérer à juste titre que gaspiller le papier pour le PQ est « futile », car il faut produire naturellement en priorité le matériel pour la propagande du régime populaire, rééditer des milliers de livres scolaires pour reconstruire le récit national et y insérer les passages de Lénine, puis publier massivement tous les auteurs dont le discours est favorable au régime.

Dans une économie planifiée, il est possible effectivement sélectionner ce que les usines produisent très facilement.
Un seul Starck, même sans talent, pour tout le pays suffit pour définir le goût universel, la couleur, la forme, la taille et le nombre de la production des meubles. Un seul styliste pour tout pays, c’est aussi une solution radicale d’abolition de la société de consommation. C’est d’ailleurs aussi le choix vestimentaire qu’adoptent toutes les armées du monde, on l’appelle généralement un uniforme.
La veste unique chiffonnée avec pin’s obligatoire, érigée en symbole de modestie, alors qu’il s’agit de l’anéantissement de l’individualité et d’un symbole imposé d’aplanissement égalitaire par le bas. De la tyrannie de la majorité qui reste une tyrannie. Le goût douteux imposé est adopté immédiatement par les dociles et les opportunistes pour se faire bien voir des leaders. Les réfractaires sont ainsi visibles, ostracisés et dénoncés, car ils osent porter un jean, symbole de leur déviance politique.
C’est la victoire de la laideur, du nain de jardin, du beige, du plastique, du nylon, du gris, du passe partout, du moche et du délateur.

Adrien suggère:
“- Grâce à la planification de la production en fonction des besoins, on supprime la publicité consumériste, ce qui permet de réaliser des économies.

 Ces sommes pourront être intégrées à des activités économiques réellement utiles.”

Mon expérience que je partage avec Adrien :
On placarde partout les affiches de propagande à la gloire du parti et du planificateur suprême, du chanteur et du sportif culte et des slogans anticapitalistes. Le gouvernement organise les Sparakiades où une foule fait la gymnastique selon une chorégraphie parfaitement huilée en créant des tableaux vivants qui remplacent des affiches.

Le gouvernement d’ailleurs organise tout ce qu’il considère comme divertissement acceptable de la masse, donc simple et compréhensible. Le réalisme socialiste et tout de même plus facile à comprendre que le Rhinocéros de Ionesco. D’autant plus si le lecteur comprend que Eugène Ionesco considère qu’il est dangereux de vivre avec un seul et unique mouvement de pensée et se moque du régime totalitaire.
Pour le bien de la population, le gouvernement par conséquence sélectionne exclusivement des œuvre joyeuses, optimistes et à la gloire du parti et interdit la publication de Rhinocéros et des livres de Kafka, trop tristes et déprimants.
Comme explique Adrien, cela fait des économies. Qu’on peut investir dans les activités bien plus utiles à la majorité de la population comme par exemple dans l’organisation des défilés militaires, la fabrication des armes et le hockey sur glace.

Adrien propose : 

“- L’économie planifiée permet de ne pas impacter écologiquement au-delà des capacités régénératives de la biosphère en sélectionnant un niveau d’activité économique soutenable.
Adrien affirme : on règle la crise écologique.”

Résultat vécu : Les économies planifiées ont provoqué les plus grandes catastrophes écologiques en prenant les décisions de manière massive et ultra centralisée, car le décideur éclairé de l’Etat, élu par le peuple est naturellement capable de tout prévoir avec un seul diplôme, celui du marxisme en version accélérée.
Ainsi les économies planifiées ont assèché la mer d’Aral pour cultiver le coton dans toute la région en amont, ont décidé d’adopter la monoculture qui a détruit les sols, ont érigé les barrages monumentaux en saccageant les régions entières, détruisant tout équilibre de la faune et la flore locale, ont déversé les produits radioactifs dans la mer et dans les sols sans aucune protection pour la population locale, ont fait exploser la centrale nucléaire et nettoyer le dégât par les soldats non protégés. Sans un contrepouvoir pour dire non à l’idée d’un génie écologique au pouvoir concentré au sein d’un Ministère et qui n’en avait cure d’écouter les chercheurs compétents qui osaient le contredire. Pour cela, ils allaient au goulag.

Adrien continue :
“- Dans l’économie planifiée, toutes les forces sont utilisées. Tout le monde œuvre en fonction de ses capacités et de ses souhaits (qui se traduisent par le choix de formation).
Résultat selon Adrien : “il n’y a plus de chômage.”

Résultat vécu : tout le monde a un emploi qui ne signifie pas toutefois un travail utile.
L’emploi à vie est souvent une sorte d’occupation morne savamment répartie. Le bras cassé gagne la même chose que le brillant qui finit par se lasser de faire plus et mieux le travail pour zéro de plus. Cet emploi souvent moyennement utile fait vivoter tout le monde. Les plus actifs ajoutent ainsi au travail attribué par l’état un second emploi au noir pour arrondir les fins de mois. Et travaillent deux fois plus. Ce qui contredit le point un sur le ‘plus de temps libre’.
Par ailleurs, on passe son temps à utiliser le temps libre pour faire la queue devant le magasin vide pour trouver le PQ.
Presque personne n’étudie dans une économie planifiée ce qu’on souhaite, c’est même exactement l’inverse. Car, si on planifie en avance tout besoin y compris le nombre de coiffeurs, de chanteurs et de grutiers selon le plan quinquennal, il faut pratiquer des systèmes de quotas précis pour chaque compétence. Dans l’économie planifiée, il faut pratiquer des sélections draconiennes à chaque étage de scolarité et les possibilités offertes reflètent une parfaite pyramide avec les places dans les études supérieurs tellement rares qu’ils sont dédiés essentiellement aux enfants de la nomenclature. Ce système de pénurie crée immédiatement un système parallèle d’obtention de place d’études pour les enfants qui est basé sur des évaluations ‘politiques’ de la famille et parfois sur de la corruption, au détriment de la compétence de l’enfant où de sa vocation. J’ai écrit tout un autre chapitre rien pour raconter la perversité de l’accès à l’éducation dans l’économie planifiée.

Adrien affirme :
“- La planification économique permet de supprimer les inégalités sociales, la rente managériale, et la rente actionnariale, en socialisant la propriété des moyens de production.
Résultat selon Adrien : la pauvreté est abolie.”

Résultat vécu : la pauvreté est généreusement répartie sans regarder le mérite ou le talent de chacun tout en préservant la classe dominante qui est affiliée au parti unique et dont les planificateurs économiques décident combien doit gagner le peuple en se servant en priorité dans le pot commun.

Les moyens de production collectifs ou administrés par l’état sont délaissés, car la notion d’investissement à court et long terme est abandonnée au profit de la redistribution immédiate. Les moyens de production deviennent vite obsolètes dans un désintérêt général, lié à la responsabilité diluée. La redistribution se tarit progressivement avec l’épuisement des ressources mal employées et mal gérées.
Dans l’indifférence générale, les moyens de production dépérissent, car personne ne gagne rien de plus, s’il s’en soucie.
Personne n’a la motivation pour se sacrifier pour ce qu’il ne perçoit pas comme sa propriété mais ‘une affaire de l’Etat’, une sorte de bien collectif abstrait dont l’administration est totalement désincarnée et passe par l’affichage d’un plan déconnecté de la réalité.
Il est surtout important de trouver l’astuce qui permet de « remplir le plan », donc exploiter les moyens de production pour produire X unités quantitatives de la chose qui doit être produite. La qualité ou l’utilité réelle ou la désirabilité du produit n’a aucune importance. Dix milles chaussettes en nylon sont plus faciles à financer et à produire que 10.000 chaussettes en coton, va pour le nylon. Ce n’est pas l’acheteur qui manquera. Il sera obligé de porter le nylon faute de coton disponible. La chaussette en coton sera déclarée nationalement futile, terme cher à Adrien.

L’aspect le plus pervers de l’économie planifiée est la destruction de désir et de la motivation, qui est le moteur de l’humanité.
Ou alors, il faudrait plutôt dire qu’on ne peut pas annihiler le désir, moteur de l’humanité, mais sans espoir de pouvoir l’assouvir un jour, la motivation s’éteigne progressivement.

Toute personne motivée pour faire mieux son travail est généralement vite découragée, car le chef nommé à la tête de l’unité de production a comme principal mérite d’être membre du Parti.
Il n’est pas en effet sensé de nommer les directeurs ou les responsables des unités de production coopératives pour leur compétence de leadership, le goût du risque, capacité d’entreprendre et l’envie d’innovation, puisqu’on leur demande simplement de suivre le plan. Au contraire, il faut nommer les passifs et dociles exécutants qui ne contrarient pas la planification par leurs idées farfelues.
Toute personne compétente se voit donc déclassée et progressivement démotivée par un encadrement dont la capacité consiste à pérorer sur la dialectique marxiste et trouver comment afficher la parfaite exécution du plan.
Toute personne qui a vécu dans les grandes structure d’entreprises où règne la folie des grilles technocratiques d’évaluation et des mesures par KPI de toute l’activité, sait aussi à quel point il est facile de gruger ce système et obtenir les pictogrammes de bonshommes verts sans produire aucune valeur ajoutée réelle.
Il faut savoir juste correctement fabriquer les indicateurs au début. Plus l’organisation est grande, plus il est facile d’être bien noté tout en passant sa vie dans les réunions inutiles en fabriquant du vent. Lorsque l’Etat a la main sur les KPI an amont, sur les moyens de production et la communication des résultats, il peut remplir n’importe quel plan quinquennal à merveille. Il peut donc afficher sa réussite qui devient au fil des années totalement déconnectée de la réalité vécue de la population. On arrive à une situation à la Ionesco où le plan est toujours rempli et les magasins sont toujours autant vides.

Adrien s’enflamme :
“- L’économie planifiée permet de libérer l’information en la collectivisant. Les coûts de recherche de l’information sont donc supprimés. L’imposition et la taxation se font en toute transparence.
Résultat selon Adrien : on peut réduire la bureaucratie.”

Je suis un peu perplexe face à une telle ferveur. Adrien se déchaîne, mais il la raison sur un point : le coût de recherche de l’information est diminué par l’Etat. Elle est fabriquée en fonction du besoin du pouvoir central. La planification éditoriale suit les enquêtes des services secrets, effectuées par les indicateurs terrain. On produit l’information utile pour expliquer aux gens à quel point ils sont heureux et pour éviter le grabuge lié à ceux qui, mal éduqués, ne comprennent pas. Belle économie.
L’imposition et la taxation se fait sans qu’on en parle, on reçoit directement ce que l’état décide et basta. Une seule table de salaire de type nomenclature de Hay pour tous, même pas la peine d’en parler et les syndicats sont aussi inutiles, sauf un, celui du Parti. Encore une belle économie. Je me pose encore la question sur ce qu’Adrien voulait dire par ‘libérer’ l’information.
Là où il se trompe totalement, c’est sur la réduction de la bureaucratie.
Dans un système planifié, la bureaucratie explose, comme en Égypte suite la redistribution du travail administratif du temps de Nasser à un nombre trop grand d’agents d’Etat.
Il y a tellement de gens pour chaque tâche administrative, qu’il est inutile de rechercher la productivité.
Le temps se ralentit tout seul.
Puis, pour permettre de gagner plus aux agents administratifs qui sont rémunérés chichement par une grille planifiée nationale, chaque possesseur d’un tampon et d’une fenêtre de guichet fait valoir son droit d’apposer vite ou pas du tout le tampon et ouvrir ou fermer le guichet. Ce qui crée la corruption et une bureaucratie savamment entretenue pour justifier son poste et surtout pour créer des circuits parallèles plus courts qui deviennent lucratifs.
Dans ce système d’Etat, il est difficile d’être sanctionné et perdre le travail, car rappelons-le, le chômage n’existe pas. Il faudra bien employer de toute façon le fautif ailleurs. On peut avoir les problèmes généralement, si on embêtait le chef qui touchait encore plus d’argent, car il possédait aussi plus de tampons. Le cas échéant les prisons sont toujours en nombre et bien organisées. Et, c’est encore l’Etat qui paie, donc pourquoi se fatiguer de déplacer le bonhomme qui se débrouillent d’une case à une autre. Sauf quand on a besoin des mineurs pour l’uranium. Là on met un peu plus de gens en prison, par exemple, grâce à une opération anticorruption et anti « agents déstabilisateurs bourgeois », car sans cela l’Etat manquerait de main d’ouvre qui accepte de mourir vite du cancer.

Adrien déclare aussi :
“- Grâce à l’économie planifiée et la libre information collective, la transparence est instaurée dans toute l’économie.
Résultat selon Adrien : la corruption est éliminée.”

Résultat vécu : voir le point précédent, désolée Adrien, la corruption se porte toujours à merveille dans la pénurie.

Adrien ne désarme pas :

“- Comme chacun a sa place dans l’économie planifiée, le stress au travail et les maladies qu’il induit sont supprimés.
Résultat selon Adrien : les travailleurs sont en meilleure santé et on peut économiser 10 milliards de frais de soin en Suisse.”

Résultats des milliards économisés :
Le stress au travail est peut-être plus rare (sauf pour ceux, nombreux qui cumulent deux emplois), mais le stress pour nourrir sa famille et trouver ce qui manque, le « stress de la queue » et de stress de fin de mois le remplacent très bien. Il s’ajoute à cela aussi le stress de ne pas être dénoncé. La peur de punition arbitraire, si on découvre qu’on n’est pas totalement persuadé que le régime soit tout à fait au point. L’injustice permanente au travail où les membres dociles du Parti et totalement incompétents sont promus au détriment des compétents génère des dépressions. Le manque de perspective d’amélioration, la suppression de tout espoir crée des frustrations et des pathologies.

La médecine est gérée comme le reste de l’économie. Il s’en suit une inefficacité bureaucratique, impossibilité de voir le médecin de son choix, car tout est planifié (mal) par quartier. Il faut ajouter une vétustée des installations et une pénurie des moyens et de soins. Les médecins gagnent très mal leur vie, pratiquent dans les environnements peu enrichissants et intellectuellement stimulant et comme partout, les membres liés au pouvoir d’Etat finissent par accaparer pour leurs enfants des places de direction avec peu de lien avec leur compétence.

Adrien affirme aussi:

“- La planification de l’économie permet de supprimer la recherche non socialement et écologiquement utile.
Résultat selon Adrien : cet argent peut être investi dans la recherche vraiment utile.”

Résultat vécu : Comme pour la création de mobilier, la question se pose de la définition du mot « utile ». Qui et comment peut décider de ce qui est socialement et écologiquement utile sans se tromper de manière à pouvoir planifier à une échelle nationale ? Sans doute un génie de la planification dans l’intimité de son bureau ministériel qui décide de l’utilité de la recherche dans tous les domaines, y compris dans la recherche fondamentale, physique nucléaire ou médicale ? Ou alors ce sera le référendum ? C’est à dire qu’on demandera démocratiquement à la majorité de se prononcer sur l’utilité et la priorisation de la recherche de la physique nucléaire ? Non, cela se décide donc entre quelques personnes ‘leaders’ ‘visionnaires’ qui sont nommés par le gouvernement.
Il n’est pas étonnant que les gouvernements des économies planifiées aient trouvé comme par hasard surtout très utile toute la recherche permettant d’alimenter leur puissance militaire et maintenir le pouvoir en place. Aucun de ces gouvernements populaires à économie planifiée ne s’embarrassait pas des conséquences comme des immenses famines en Biélorussie ou en Corée du Nord. Sans contre pouvoir, impossible de les dissuader de privilégier une autre recherche que celle qui permette de conserver éternellement leurs places. En cela, toutes les sociétés autoritaires fonctionnent de la même manière, que ce soit l’économie planifiée par l’Etat où l’Etat dominé par les oligarchies puissantes, le résultat est le même.

Adrien fait donc une conclusion logique en feu d’artifice :
“En outre, avec toutes les économies qu’induit l’économie planifiée comparée à l’anomie capitaliste, on devrait pouvoir financer à la longue :

  • la gratuité de la santé
    ● la gratuité de l’éducation
    ● la gratuité du logement
    ● la gratuité des transports publics
    ● un libre accès à la culture”.

La réalité était encore un peu différente : le logement n’était pas gratuit, ni le transport, car l’économie s’essouffle vite pur des raisons évoquées et ne peut pas jamais tout donner gratuitement. Le prix du logement et du transport n’est pas cher, car il doit être simplement adapté au salaire très bas et aussi pour éviter l’explosion populaire. Mais le parc de logement n’est pas entretenu et il est de très mauvaise qualité.
L’accès à la culture d’Etat ne coûte pas cher, mais c’était la culture dictée par l’Etat, donc pas libre et orientée pour préserver le pouvoir en place.

Finalement, j’ai ressorti un texte écrit il y a 10 ans environ.

Voilà donc pour Adrien, un quotidien d’une petite fille de 8 ans dans une économie planifiée en 1968 à Prague, dans un nouveau quartier où ma famille a déménagé après que les tanks russes aient traversé notre pays pour nous faire réadopter l’économie planifiée qu’on n’appréciait pas à sa juste valeur.

L’année où j’ai vu mon père pleurer la première fois

En 1968, pendant les événements de Prague, mes parents m’ont évacué à la campagne dans la Bohème de l’est dans un petit village de Radcice, chez mes grands-parents. Des vacances prolongées, du haut de mes huit ans, que du bonheur.
Mais pas pour tout le monde. Mes parents ont visiblement passé des mois à tergiverser. Mon père voulait absolument quitter le pays. Maman a bloqué, car elle avait ces vieux parents à Radcice et ne souhaitait pas les abandonner définitivement. Car à l’époque, partir à l’étranger, c’était pour toujours. Une économie planifiée doit être protégée par les barbelés et les miradors. Tellement il y a de gens comme Adrien qui souhaitent y goûter…

Mon papa avait un métier manuel spécialisé, c’était un artisan de talent et parlait l’allemand couramment. Il savait qu’il pouvait s’en sortir dans un autre pays. Maman avait été chimiste, mais n’avais pas travaillé beaucoup dans son secteur et parlait uniquement le tchèque. Elle refusa donc de partir et les deux sont restés. Ils sont venus me chercher chez mes grands-parents quand l’école a repris avec une mine tirée.
C’est là que j’ai vu pour la première fois mon père pleurer.
Pendant l’été 1968, nombreux tchèques ont émigré pendant une brève ouverture de frontière.
Finalement, grâce à cette vague de départ à Prague, nous avons pu nous reloger et quitter notre studio HLM sinistre dans une barre grise, dédié aux jeunes ménages.
En 1968, mon père, à l’époque réparateur de chauffage,  visitait à cause de son activité de nombreux appartements et tomba sur une opportunité de relogement.
Une vieille dame, dont le fils venait d’émigrer au Canada, cherchait un plus petit appartement pour elle-même. Elle était restée toute seule à Prague et souhaitait faire un échange avec mes parents. A l’époque, faire les échanges entre habitants, était souvent le seul moyen de se reloger, car l’unique promoteur national suivait le plan quinquennal planifié de construction visiblement erroné. Il n’était pas assez généreux avec la construction de logements, même sous forme de clapiers HLM de banlieue. Il trouvait sans doute futile et décadent de prévoir un appartement de deux pièces pour une famille.
Trouver un troc, allant du plus petit vers le plus grand était inespéré.
Le troc est très développé dans une économie planifiée, il faut en parler, je ne sais pas pourquoi, les livres de théorie le passent sous silence…

La maison des mille et une nuits

L’appartement à Branik, Prague 4, plus proche du centre-ville était à mes yeux incroyablement spacieux ! Trois pièces et une cuisine. Mais, je le trouvais moins moderne que l’ancien studio HLM de Zahradni Mesto. L’appartement se trouvait dans un vieil immeuble 1900 à façade jaune défraichie, au rez-de-chaussée.

Dès l’entrée dans l’immeuble, ça sentait l’humidité. L’occupant précédent a été un artisan de talent et visiblement aussi un spécialiste en stuc décoratif. Il a transformé ce logement sans âme en un appartement de caractère, un peu dans le style Louis Farouk croisé avec le donjon des templiers.
Il a à titre d’exemple remplacé partout les portes par les ouvertures néo gothiques en stuc.

La salle de bain était entièrement carrelée et couverte de décors en plâtres néo-romaines et de miroirs incrustés comme dans les comptes des milles et une nuit. Partout l’éclairage indirect, le parquet et le sol avec plusieurs niveaux pour créer de marches et des estrades, difficiles à meubler.

Des couleurs choisies étaient également particulières pour l’époque, les placards peints en noir, le carrelage turquoise et les murs en partie remplacés par les claustra en verre…
On comprend parfaitement que son occupant ne pouvait absolument pas survivre dans une économie planifiée.

Tout ceci changeait de manière scandaleuse de décors standardisés des appartements communistes où les pièces des voisins était invariablement aménagés de la même manière avec les tables et les canapés identiques ? De plus, ils étaient, comme il se devait, à la même place d’un étage à un autre de l’immeuble. Rentrant chez soi un peu éméché, on pouvait facilement se tromper d’appartement.

Nous avions pourtant, sans doute trop rebelles, tous succombé vite au charme de ce logement un peu décrépi et humide, au rez-de-chaussée sur rue.

Mes parents refusaient les équipements standardisés des magasins, préférant de rebricoler les anciens meubles, au final, ils ont fait un aménagement ‘sur mesure’ dans ces espaces tarabiscotés.

Depuis la nationalisation communiste des immeubles, aucun ancien immeuble n’a jamais été restauré ou rénové. La notion d’investissement ou de rénovation n’était pas dans les livres marxistes et le plan quinquennal se devait de construire du neuf et du moderne sans se préoccuper de la broutille du passé datant du temps obscure capitaliste.
En cas de gros soucis, si par exemple les balcons commençaient à tomber sur les gens, on mettait un échafaudage en place pour une dizaine d’année au minimum. Petit à petit, ma ville s’est couverte de maisons échafaudées, avec des ‘chantiers’ où personne ne travaillait jamais. Ainsi, notre immeuble déjà insalubre en 1968, a été restauré seulement après la chute du mur vers les années 1990, quand il a été racheté par un propriétaire privé.

Vous avez dit investir !!

Une maladie ordinaire de toute économie dirigée par l’Etat est d’oublier dans le plan le moyen pour rénover et réparer. En France aussi, une commune préfère construire un nouvel commissariat de police, mais pas l’entretenir et mettre à jour son matériel informatique et l’équipement.

Les électeurs demandent combien de nouveau commissariats et de postes de police et d’écoles on va-t-on prochainement créer, mais sont nettement moins intéressés de savoir qu’il faut aussi payer et prévoir des budgets pour repeindre et rénover les lieux.

Ce sont donc chroniquement des budgets qui sont coupés en premier. Du temps communiste on pérorait sur la création d’un nouvel ensemble résidentiel en grande banlieue sans aucun moyen de transport pour y aller ou du vol sur la lune des russes.

Mais c’était le silence radio sur la décrépitude de tout ce qui tombait en ruine depuis 30 ans de négligence et de règne des incompétents, aussi bien dans les usines que dans l’immobilier et encore moins concernant le patrimoine historique. Sauf celui, lié à la gloire du communisme. La notion de futile où pas futile n’est pas comprise de la même manière par les citoyens qui décident.

La ville de Prague où on avait encore le chauffage au charbon et au gaz polluant et dangereux des chauffages appelés Vafky (de WAFA), les voitures russes qui crachaient des nuages noirs, la ville est devenue progressivement grise et noire.

Les photos de Koudelka sont probablement les meilleurs témoins de cette époque.

Encore en 1990, quand je pouvais de nouveau retourner dans mon pays, après mon amnistie, je me trouvais systématiquement avec un gros rhume allergique après quelques heures passées chez mes parents. Après la rapide restauration de la ville qui a suivi la chute du mur, les façades sont devenues comme à l’origine, très couleurs pastel. Mais, j’avais presque le sentiment qu’un certain charme pragois désuet s’est envolé avec la grisaille.

Une fenêtre sur rue

Nous avons donc déménagé, début 1969, dans cet appartement avec le sentiment d’avoir enfin de l’espace, de pouvoir quitter l’appartement de type caserne, mais en échange, nous avions droit à une odeur de moisi, à l’humidité et à la vue directe sur la rue.
De la fenêtre de ce nouvel appartement, on donnait directement sur un large trottoir où déambulait tout le quartier, car c’était la rue commerçante du vieux quartier pargois, un ancien village, nommé Branik.

J’ai beaucoup aimé en réalité observer les passants, assise à ma table de travail devant la fenêtre.
J’ai pu épier la vie de quartier, bien cachée derrière le rideau en nylon, l’unique modèle de rideau du monde communiste qui évite la production futile.
En réalité, on organisait à Prague les voyages spéciaux de shopping en bus pour la ville de Dresde en Allemagne de l’est pour se procurer un autre modèle de rideaux et de serviettes de bain. Ils avaient produit un autre modèle dans leur économie planifiée.

Dans mon quartier se trouvait une confiserie-pâtisserie (Cukrarna) juste en face de chez nous. Je pouvais y acheter des gâteaux et des glaces.
Nous avions une série d’une dizaine de recettes au niveau national, un peu comme chez McDonald, pas de mauvaise surprise.
Un marchand de fruits et de légumes avec une vitrine pleine de poussière était moins chanceux. A part des sacs de pomme de terre et d’oignons, il était souvent vide. Lorsqu’un légume ou un fruit rare arrivait, il fallait se dépêcher pour faire la queue. Quand je dis rare, c’était par exemple une pomme ou une prune qui poussait dans les jardins chez mes grands-parents à la campagne. Mais pas dans les usines communistes où les coopératives agricoles. Futile.

Nous avions également deux boucheries tout aussi démunies de viande. Il est logique de se poser la question sur le besoin d’avoir deux boucherie vides dans la même rue. Mais c’est la réponse à la disparition du chômage. Cela double le nombre d’emploi de vendeurs.
Puis, juste en face une épicerie générale à service super lent. Pourquoi faire vite si le revenu est le même si le marchand sert dix clients où vingt clients dans la journée. L’homme n’est pas idiot. Servir vingt clients est plus fatiguant. Donc le marchant, employé salarié par l’entreprise nationale de commerce de détail, fait un service lent pour économiser ses forces. En effet, c’est un système où le vendeur est moins stressé. Cependant les personnes qui passent leur après-midi à faire la queue sont chaque jour un peu plus déprimés. Mais le vendeur finit aussi déprimer, car c’est relativement épuisant de répéter toute la journée devant les étagère vides, “Non, on n’a pas ça. Et non, ça non plus. ” On finit par se dire qu’on a un boulot de con.

Un peu plus loin se trouvait une droguerie qui sentait la lessive. L’assortiment était donc logiquement la lessive, le savon et le produit ménager avec des seaux en plastiques et des fameuses pinces en bois pour accrocher le linge que nous exportions dans le monde entier. Grande fierté nationale. Parfois, il y avait le PQ. Impossible de se tromper, il y avait tout de suite tout le quartier devant le magasin.
Le magasin stratégique était une quincaillerie bien achalandée. En tout cas, pour s’équiper en clous, vis, plâtre, quelques outils de base et une sorte de presque bois aggloméré, de type MDF.

Il ne fallait pas rêver de trouver une planche en vrai bois, (comme on n’avait pas non plus du vrai chocolat), mais ce magasin était utile pour fabriquer le maximum de choses soi-même, puis qu’il n’y a rien à acheter par ailleurs.
Une culture de do-it-yourself (DIY) très à la mode de nos jours dans les magasins de loisirs créatifs.

Mon père était un bricoleur averti et mes parents refaisaient des projets d’aménagement de leur intérieur chaque année en redécoupant et retransformant les étagères, vitrines et placards. Mon père énonça un jour en riant qu’à force de faire des miracles de la transformation toujours à partir de la même bibliothèque de base, au prochain déménagement, notre famille risquait de transporter que des sacs de copeaux de bois à la place de mobilier.

Mais je me suis habituée depuis des années à reconnaître les signes d’avant-coureur du symptôme familial de la maladie du bricoleur.Mes parents étaient généralement assis devant une tasse de café avec leur cigarette, enveloppés dans un nuage bleu, puis mon père attaqua : “tu vois je regarde ce coin, je trouve en déplaçant la bibliothèque et si je découpe un peu cette étagère, on pourrait…Et s’était parti.

Ma mère ajouta sa vision d’un nouveau rideau fabriqué à partir d’une ancienne nappe croisée avec le tissu de la jupe ou d’un nouveau système plus pratique de rangement de disques. Nous étions partis pour un mois de scie et de marteau, de peinture, de ponçage et de collage. Un concours Lépine de fabrication de mobilier annuel. Puis suivirent des invitations obligatoires du parrain, de la marraine et des amis pour faire admirer l’œuvre.

Dans la rue, nous avions aussi une toute petite boutique qui ne vendait que du lait, du pain, un peu de croissanterie (les rohliky, une sorte de mini baguettes en forme de boudin) et quelques autres produits laitiers.

On pouvait énumérer les produits laitiers sur les dix doigts, car sans les vilains capitalistes et sans la sauvage concurrence, le besoin du peuple était défini au Ministère du salut agricole sans doute sur une seule feuille de taille A4 à grandes carreaux.

Cela donnait : un fromage blanc dure à râper, un fromage blanc mou gras ou maigre, des yaourts épais et sucrés aux 3 parfums : vanille, fraise et un beigeâtre appelé chocolat.

Je ne dois pas oublier le produit très importants pour la santé de la population : la présence quotidienne des sacs plastiques humides et collants remplis de lait, ces sacs stockés en vrac en caisse posée par terre, évidemment pas facile à présenter sur une étagère de magasin.  Le lait se vendait en poche plastique molle, en version bleu et rouge selon la graisse contenue.
A l’époque, nous bénéficiions d’un plastique fin conçu par un génie chimiste communiste qui a éliminé par conséquence comme emballage le verre et le carton solide.
Nous avions sans doute construit une usine qui fabriquait une seule sorte de plastique pour tout emballer. Plus de bouteilles, bêtise inutile capitaliste. Le liquide blanc était emballé dans ces poches molles et humides qu’on perçait généralement avant d’arriver à la maison en perdant la moitié de lait dans le sac.
Dans le magasin Mlékarna , plusieurs poches déjà percées maculaient les autres poches disponibles encore à la vente. Il fallait faire attention de ne pas tout salir lors de l’achat de ce produit gluant et légèrement puant l’engrais ou l’urine. Nous avions pour cela un sac spécial pour porter le lait sans trop de dégât à la maison. Puis, il a été extrêmement pratique de se verser un verre de lait . Juste un petit coup de main à apprendre.
Mais, le gouvernement n’a pas osé de toucher aux bouteilles de bière, toujours en verre. Pour éviter une nouvelle révolution.

Le magasin complétait son assortiment par le pain et les rohliky ou housky , une sorte de buns en farine blanche dure en 6 heures environ.

Chaque commerce de proximité nourrissait une à deux vendeuses  qui se tournaient les pouces la moitié du temps devant les rayons vides. Miracle de l’économie planifiée et de la la redistribution de travail inutile pour un zéro chômage glorieux.

La marchandise arrivait presque chaque jour par camion à des heures imprévisibles de l’usine à pain et les produits laitiers étaient livrés de l’usine nationale qui alimentait toute la république socialiste tchécoslovaque. Avec fierté, elle les exportait sans doute aussi aux pays frères démunis de ces innovations communistes. Car, il y avait aussi une sorte de planification internationale entre les “pays frères” dont on ne comprenait pas grande choses. Si ce n’est que lorsqu’une chose était utile et efficace, on l’a trouvé rapidement dans les trains partant vers Moscou et plus du tout dans nos magasins.

Savoir acheter dans une économie planifiée

Ma mère était devenue experte du quartier en tissage de liens avec les marchands pour qu’ils nous préviennent en avant-première de l’arrivage de l’ail ou du chou. Pour cela, elle savait glisser une petite pièce au moment de l’achat sans que les autres personnes dans la queue devant ou derrière s’en aperçoivent.
Elle était ensuite prévenue par un clin d’œil que le contenu du sac que le marchand lui tendait à travers le comptoir n’est pas celui qu’elle a demandé. Elle payait sans broncher le prix annoncé. Et elle découvrait ensuite à postériori cette merveille rare qu’elle venait d’acquérir grâce à ces relations savamment entretenue…par exemple l’ail ou un morceau de viande pour le goulasch.

Cet art de “micro pot-de-vin d’entretien” et le troc étaient essentiels à la survie ou à l’amélioration du quotidien dans notre économie planifiée qui évitait le chaos capitaliste.

J’ai bien appris cette pratique en différentes versions : le petit pot de vin monétaire, le cadeau-objet rare (par exemple un collant ou un chocolat Toblerone), en version “enveloppe plus ou moins épaisse”, en version “petit rouleau glissé en main” sans se faire remarquer par l’entourage et finalement en version “billet coincé” dans un document administratif, particulièrement utile comme méthode dans cette économie qui abolit toute bureaucratie capitaliste. Ceci devrait figurer au programme scolaire pour s’adapter à la vie lorsqu’un politique bolivarien prendra le pouvoir en Europe.
C’est aussi grâce à cet apprentissage que j’ai pu trouver mes emplois payés quand j’étais encore étudiante et finalement obtenir mon passeport pour m’enfuir du pays.

Le troc et l’échange monétaire hors circuit des salaires de misère est la base de tout régime totalitaire ou autoritaire. C’est la pénurie qui génère la corruption et le marché noir.

Les perruches Andulky à volonté
Il faut enfin que j’explique le commerce des perruches.

Mon magasin préféré était la boutique du vendeur des poissons exotiques et des perruches. J’imagine bien son bilan économique en fin de mois. Heureusement, il en le faisait pas.

Un magasin d’animaux exotiques était sans doute considéré dans un ministère comme vital pour le bienêtre de la population et pas du tout futile. Etait-ce la preuve que nous avions accès à des produits importés et exotiques et donc notre pays avaient des devises étrangères?

En réalité, il fallait probablement acheter des poissons exotiques à un pays frère exotique qu’on soutenait à l’époque via nos usines d’armement à Brno en Moravie.

Comme du temps où on soutenait les sandinistes de Nicaragua et nous avions d’un seul coup de très grandes quantités de bananes. Où quand il a fallu cesser d’utiliser notre betterave sucrière et notre sucre blanc et passer à la canne beigeâtre cubaine.

Curieusement, nous avions relativement peu de choix en consommation courante, mais les perruches (andulky) et les poissons exotiques rayées (Barbus) et néon (Néonky)  avec des aquariums à la pelle.

Pour les andulky, j’ai compris récemment pourquoi nous avions en masse cette espèce d’origine australienne.
En réalité, c’est un des rares oiseaux exotiques qui peut être reproduit facilement en captivité. Il ne nécessitait donc pas de dépenser ces précieuses devises pour en envahir le marché. Il suffisait de créer une production locale d’andulky, belle astuce pour donner le sentiment que nous avions accès aux produits exotiques d’import !

Toutefois, nous savions bien fabriquer les balais et les exporter.

Nous avions en réalité une très belle source d’export qui rapportait des devises. Ces devises permettaient ensuite être achetées sur autorisation délivrée par la police par les chanceux qui étaient autorisés à partir en dehors des frontières.  Donc très peu de personnes en réalité, car l’autorisation était filtrée par la police et chaque demande d’un citoyen lambda dûment analysée. Mais personne n’était privé de passeport ou de visa! Que nenni. Juste des devises. Il a été par ailleurs interdit de voyager sans devises pour ne pas faire honte à l’étranger. CQFD.

Cette source de devises n’était pas la production d’articles de consommation courante, ni de perroquets, mais notre know-how en armement.

Le fleuron de l’industrie tchèque fut donc la manufacture d’armes nationalisée en 1948 Ceská Zbrojovka Brno, née en 1919 par absorption de la branche armement léger de Skoda. Elle fabriqua des pistolets puis seulement des fusils militaires et mitrailleuses exportés en grand nombre dans le monde entier… Elle était la rare usine qui rapportait des devises grâce aux armes de chasse, mais aussi à cause du légendaire fusil d’assaut automatique samopal VZ 58.

La conception de cette fameuse arme VZ 58 a été confiée à un ingénieur tchèque en 1956, mais comme les russes exigeaient une standardisation de la production au sein du Pacte de Varsovie, il fallait adapter le chargeur au chargeur russe 7.62x39mm. L’arme a reçu comme surnom « le Balais » à cause de ce chargeur pas très élégant. Mais la production a duré 25 ans et l’usine de Brno en Moravie a en fabriqué plus de 900.000 pièces jusqu’à 1984.

L’usine a équipé non seulement les pays du pacte de Varsovie, mais évidemment aussi le Cuba, les « pays frères communistes » et toute rébellion et tout crépuscule de lutte anticapitaliste en Afrique et en Asie. La liste des utilisateurs de VZ 58 est intéressante, car elle montre directement la géopolitique de l’époque et nos échanges fructueux pour transformer le monde en un vaste territoire d’avenir radieux communiste comme chez nous.

Le fait est aussi de constater que si on regarde la liste des utilisateurs de cette arme avec le recul, on peut constater qu’on a surtout réussi à alimenter les rebellions sanguinaires de manière assidue pendant une bonne trentaine d’années, mais pour un résultat peu probant. La liste des principaux clients “équipés” de VZ58 était comme pour le AKM russe par exemple : Afghanistan, Angola, Biafra, Burkina Faso, Congo, Cuba, Chypre, Eritrée, Ethiopie, Guatemala, Guinée, Inde, Irak, Lybie, Mozambique, Somalie, Tanzanie et Vietnam…et aussi les « non-gouvernementaux « ISIL, front de libération islamique MORO, les paramilitaires du nord de l’Irlande, les peshmergas de Kurdistan et l’armée maoïste de Philippines NPA. On retrouve la même liste un peu plus large, pour le russe AKM…
Voilà donc pour l’exportation des balais tchèques auxquels nous ajoutions en bonus un pain du Semtex de Pardubice. La ville connue aussi pour la fabrication du pain d’épice !

Par où elle passe, elle guéri.

Pour en finir avec la visite de notre quartier, je ne peux pas oublier l’institution sacrée qui était une brasserie “pivnice”.
Dans notre rue, il y avait au moins trois pubs à bière. Une des discussions importantes était le classement des pubs selon  quantre critères marketing fondamentaux:  l’ambiance, la qualité de la mousse de la bière, la propreté des verres à bière et présence d’un jeu de carte.
Le reste on s’en fouettait visiblement, en été, on devait évaluier aussi l’espace debout au comptoir avec la possibilité de sortir sur le pas de la porte. La croyance nationale est que la bière est un remède. A tout.

En réalité, c’était  notre opimum pas cher. Comme la vodka en Russie ou en Pologne.
Les communistes ont très bien compris la leçon des romains : les jeux et le pain.
Nous avions les sportifs dopés, cultivant la fierté nationale au prix de la santé des cobayes entraînés comme des animaux, le pain subventionné et la bière à flot pour faire la fête, se souler à petit prix et oublier de réfléchir.