Le pinceau augmenté

« L’intelligence artificielle n’existe pas »

Luc JULIA.

Pour certains, l’IA n’est pas plus qu’une nouvelle façon de faire l’informatique ou une prouesse technologique. La statistique, la puissance des CPU et les Big data sont les trois fées présentes à son berceau.
L’IA n’est pas magique et elle ne fait pas tout. Elle nous fait toutefois passer d’un monde avec des règles explicites d’une programmation traditionnelle à un monde probabiliste, parfois difficile à rendre intelligible.

Elle irrigue un imaginaire technophile et technophobe selon la propension personnelle au catastrophisme.

Le mot intelligence, les expressions comme ‘réseaux neuronaux’ ou l’apprentissage profond nous font croire que cette technologie imite le cerveau humain, siège de la pensée.

Les métaphores biologiques parlent aux gens, leur font peur, mais n’ont actuellement aucun fondement scientifique.

Les récits sur l’IA font appel à des images de science-fiction ancrées dans nos souvenirs de jeunesse.

La réalité est que l’IA actuelle est pour le moment très loin de l’intelligence et de la conscience.

L’IA remplacera-t-elle les artistes ? Pas de panique !

C’est en comparant l’IA à l’intelligence humaine qu’on s’aperçoit à quel point l’IA  se concentre actuellement sur un domaine d’activité et néglige le vécu, la sensibilité et la multidisciplinarité.

La création prend sa source dans le doute et dans la remise en cause.

La machine ne doute pas, elle fait ce qu’elle est censée faire. Un ordinateur ne crée rien tout seul. On nous dit que l’IA peint des tableaux ou écrit des livres ?

Mais, elle le fait avec des algorithmes à qui on a fourni des paramètres. Elle ingurgite des tas de données qu’elle recrache selon les principes de similitude statistique.

Je pense que mon algorithme GAN n’invente pas grand-chose, mais il me donne l’opportunité de regarder à côté, vers cet autre univers computationnel.

Grâce à l’IA, je peux porter un regard formel, non subjectif sur l’objet de mon étude. Quand on écoute parler quelqu’un d’une autre discipline que la vôtre, il nous apporte parfois un éclairage différent qui change notre manière de voir les choses. De même, mon travail avec l’IA m’apporte un décalage de perception qui est enrichissant et stimulant.

Créer, c’est se mettre dans une situation d’inconfort, d’expérimentation et de déstabilisation. Le travail avec l’IA est une exploration de nouveaux territoires.

L’idée originale vient cependant de celui qui paramètre, mélange et sélectionne des données à la recherche d’inspiration.
C’est moi qui prends toujours les décisions, grâce à mon imagination amplifiée par la technologie. L’IA peut être une aide pour toutes sortes d’activités humaines. Comme un outil puissant pour celui qui sait le manier.

L’IA, ce n’est pas mon cerveau augmenté, mais mon pinceau augmenté.

Faut-il s’inquiéter de l’IA forte?

« Les utopies sont des rêves. Mais on ne sait jamais qui se met à rêver. Lorsqu’une poignée de gens prend ça au sérieux, c’est presque toujours une poignée de fondamentalistes ayant un semblant de culture, ou d’analphabètes. Ils sont les seuls à rêver au nom et aux dépens des autres. Et les seuls à ne pas craindre de détacher leurs rêves du papier. Lorsqu’un petit groupe rêve, plusieurs millions se mettent à trembler. »

 Herta Müller, Essais choisis » par Herta Müller, Claire de Oliveira

Le premier problème est l’intelligibilité de certains modèles.

Le paramétrage de ces systèmes est complexe et les modèles qui en résultent sont difficiles à expliquer. Par conséquent, cela donne parfois des résultats complètement faux…sans qu’on le sache ou sans qu’on puisse en être certain.

Ils existent de nombreux biais possibles dans les calculs réalisés par l’IA.

Le travail avec mon algorithme Gan dans la création artistique s’apparente plus à des brainstormings sauvages avec beaucoup de feuilles jetées à la poubelle. Pour moi, cette intelligibilité et imprévisibilité m’arrange. J’aime des effets d’accident et de surprise dans l’acte créatif. Pour trouver une image qui m’inspire, c’est aussi une école de patience. Et c’est tant mieux.

L’IA se nourrit de données

Dans mon travail avec l’algorithme, le plus complexe est justement de créer des ensembles d’images pour l’apprentissage (et dont j’ai la propriété). Comme mon but n’est pas de créer un résultat ‘juste’, je m’amuse aussi à créer des ‘bruits’ dans les sets pour justement générer les erreurs et des effets inattendus. Je « hack » mon algorithme, lorsque je mélange des silhouettes humaines avec celle des racines de gingembre.

La création est aussi un acte de transgression et c’est encore moi qui a cette capacité à ne pas suivre une règle.

Est-il raisonnable d’utiliser ces outils dans la création?

L’IA n’est pas autonome. Les algorithmes ont été faits pas les hommes dans un but précis.

Lorsqu’une nouvelle technologie apparait, on peut être certain que l’humain trouve toujours le moyen de l’utiliser de manière détestable.

On peut conclure que l’IA dans les mains des autocrates et de quelques transhumanistes narcissiques peut devenir un moyen de répression terrible.

Mais l’IA, utilisée par nous tous dans notre quotidien peut aussi être juste un moyen de faire mieux les choses, de se soigner de manière plus efficace, d’économiser le temps, de trouver des inspirations.

J’utilise son potentiel pour inventer, créer, imaginer et aussi faire prendre conscience à chacun que nous devons nous intéresser à cette technologie et l’apprivoiser.

Ne mettons pas la tête dans le sable comme une autruche. Nous utilisons tous déjà cette technologie au quotidien dans de nombreux services sans le savoir, pourquoi pas dans la création.

La vision anthropomorphique de l’IA et l’hybridation Homme/Machine.

« Yet when an image is presented as a work of art, the way people look at it is affected by a whole series of learned assumptions about art. Assumptions concerning: 

Beauty, Truth , Genius , Civilization , Form , Status ,Taste, etc. 

Many of these assumptions no longer accord with the world as it is. 

The world-as-it-is more than pure objective fact, it includes consciousness.

« Ways of Seeing (Penguin Modern Classics)  » par John Berger.

 

Dans mon exposition, je joue avec l’idée d’anthropomorphisme en créant l’univers « Patternworld« , peuplé de créatures hybrides « GAN peoples made from chips ».

Pourquoi tendre à l’IA un miroir de nos corps pour observer sa perception computationnelle du vivant ?

  1. Pour rappeler que l’encadrement de l’IA doit être surveillée dans son rapprochement avec la biologie et dans la discipline de l’antropotechnie.
  2. Pour soulever quelques questions sur la tendance actuelle des courants néo-matérialistes extrêmes.

Tout est matière, donc reproductible.

Le nouveau matérialisme est un courant de pensée qui a eu la volonté de prendre en considération le rôle actif des non-humains. Merci à l’émérite professeur Bruno Latour de le rendre très compliquer à comprendre en nous inventant le concept de l’acteur-réseau.

De facto, c’est un modèle de pensée hérité de la cybernétique qui considère des êtres et des choses comme des éléments d’un réseau informatique interconnecté. Dans sa version extrême, ce concept place sur le même plan épistémologique un singe, un humain et un téléphone portable.

Ce courant d’objectivation est en route en philosophie comme en biologie et dans la science et peut être la source de nombreux phantasmes technologiques.

Le transhumaniste rêve de déconnecter le programme humain de son réceptacle matériel imparfait pour l’insérer dans un corps Hight-Tech éternel.

Si tout est matière, donc tout est un objet fait de matière avec une fonction (agentivité) soit vivant, soit non-vivant. D’autres font remarquer qu’en plus le découpage entre le vivant et le non-vivant n’est plus binaire.

Nous étions habitués à penser de manière dualiste sujet-objet. Le sujet est réservé à l’humain et timidement à certaines espèces animales. Le reste, c’était l’objet.

La recherche a réussi à maintenir en vie des cellules en dehors des organismes. Cela ouvre en effet le potentiel à des formes de vie hybride et artificielle.

Les OGM, lignées cellulaires, cellules souches, gamètes, embryons peuplent désormais la planète. C’est une véritable nouvelle forme de biodiversité que nous les humains avons fabriqué depuis quelques décennies.

Le découpage entre vivant et non-vivant est transformé, ce qui est humain et non-humain, sujet et objet ou nature et artifice évolue.

 

Cette tendance à la technicisation du vivant d’une part et à la chosification de l’humain sociologique et philosophique m’inquiète.

Dans mon expression artistique, je choisie de brouiller les pistes:

Mes personnages sont là pour montrer que la limite entre humain et inhumain est tenue. Mes personnages ressemblent à des personnes dans des situation de la vie, ils bougent, communiques et dansent.

Mais en les observant attentivement, rien n’est juste, c’est une approximation statistique de l’humain, une dissolution computationnelle de nos formes. Une apparence de l’humanité qui ne l’est pas. Une hybridation des objets avec une forme humaine qui frôle la limite de reconnaissance de notre corps.

Mes personnages sont générées à partir des images des fractales, des racines, des plantes, des plaques rouillées ou des puces électroniques comme autant de graines de naissance, de génomes qui modifie les formes humaines de façon imprévisible.

L’arrivée de l’informatique dans la biologie mènerait-elle nécessairement vers notre anéantissement ?

En l’état de connaissance actuelle, il n’existe pas de réponse pour ou contre. Dois-je en tant qu’artiste engagé devenir un lanceur d’alerte?

La thèse matérialiste est difficile à réfuter.

Notre pensée est une fonction du cerveau et s’exprime avec des atomes qui nous constituent, la pensée peut donc être reproduite. Cela ne signifie pas que la pensée soit juste un calcul, mais que nous sommes des êtres finis, nos processus biologiques constituent une sorte de bio-ordinateur qui calcule.  Et surtout ce processus reste basé sur la physique de notre monde matériel. Rien ne nous distingue donc, dans le monde physique du reste des objets de l’univers. Idée très néo-matérialiste.

Et si l’âme nous sauvait ?

À l’opposé, il y a certains qui croient qu’en nous se trouve une étincelle du feu divin. C’est le Dieu en personne qui a mis une âme en nous. Heureusement, il ne l’a pas donné à l’IA, nous sommes bénis et exceptionnels.  L’âme est invisible, car elle échappe au monde physique. C’est un argument défendable, mais indémontrable également.

Ou le chaos quantique ?
D’autres encore imaginent que notre cerveau biologique serait rempli de phénomènes de physique quantique tellement complexes que l’IA ne peut pas les reproduire… Donc ce degré de complexité chaotique nous protègerait de la copie. Encore une idée non démontrable.

Vive l’autonomie !

D’autres encore argumentent sur la caractéristique suprême de l’humain qui est sa capacité réflexive combinée avec l’intelligence et qui lui permet de réorienter les actions de manière autonome. Mais dans ce cas, les SALA (Système d’Armes Létales Autonomes) brouillent un peu cette piste prometteuse.

Adepte de l’infini.

D’autres arguments mathématiques évoquent l’impossibilité de l’ordinateur d’intégrer le continu, car il ne peut traiter que des instances d’entiers naturels. Ce qui dans notre raisonnement n’est pas calculable provient de notre capacité à tolérer le continu; or l’ordinateur est condamné au discret. Cela n’est pas très rassurant non plus, les machines au fonctionnement analogique existent.

 

Ex falso quodlibet (« du faux, on peut déduire tout ce qu’on veut »)

 

Au vu de cette incapacité à anticiper le futur avec certitude, il me semblait urgent de s’en amuser un peu.

James T.Kirk dans Star Trek met hors service les androïdes dictatoriaux en les nourrissant de paradoxes : « illogical, illogical, human, please explain »disaient-ils avant que leur batterie lâche.

Nous sommes parfaitement capables de garder simultanément en esprit deux idées parfaitement contradictoires sans tomber en panne ou faire disjoncter nos circuits. C’est peut-être notre grande force.

Je tends le miroir de l’humanité à mon algorithme. Il n’est ni intelligent ni conscient. Il est même un compagnon relativement idiot. Mais un idiot utile et inspirant dans sa perception computationnelle. Il compte des points des images, il en déduit des formes nouvelles qui lui semblent semblables. Il a tout faux et c’est rassurant.

Alors pour l’instant, pas de panique, les GANpeoples du Patternworld ne sont pas vivants, même si certains de nos contemporains leurs ressemblent.