Le désert inspire. Vu ni de Moscou, ni de Washington.

Quoi faire d’autre que de réfléchir, de dessiner ou d’écrire.
A première vue, les derniers événements diplomatiques ressemblent à une nouvelle guerre froide entre Téhéran-Riyad.
Trump dans le rôle d’allié indéfectible de Riyad et Poutin dans celui de l’ami influent de Téhéran ?
Cette vision binaire datant de Kissinger, me semble désormais insuffisante pour expliquer la situation.
Voici une tentative de compréhension version sable chaud.
Vu ni de Moscou, ni de Washington.

1. L’Iran ne peut pas être ignoré, c’est un pays puissant.

L’Iran est loin un pays isolé et c’est un pays qui pourrait s’imposer dans les années à venir comme force majeure d‘équilibre régional.
80 Millions d’habitants, une population éduquée, une tradition d’Etat forte, des richesses en hydrocarbure (gaz et pétrole), légitimité grandissante théocratique dans le monde chiite. Une armée (hors miliciens) qui n’est dépassée en nombre dans la région que par la Turquie. Une position géographique ‘pivot ‘.

Son économie sous la contrainte du blocus américain est désormais totalement tournée vers l’Asie. 69% du commerce extérieur est réalisé avec la Chine, Inde, Turquie, Corée du Sud et Japon et bien d’autres pays d’Asie comme l’Arménie, la Géorgie. L’Iran est présent politiquement ou économiquement à Sri Lanka, aux Comores, à Madagascar ou île Maurice, à l’Erythrée, dans les pays de l’Afrique de l’est et dans les pays d’ALBA. L’Iran a renforcé sa présence maritime sur l’océan indien.

Juin 2017 : Les membres de l’OCS, de l’Organisation de Coopération de Shanghai, qui ressemble 45% de la population mondiale (Chine, Russie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan, Inde et Pakistan) se sont entendus le 6 juin dernier pour refuser la candidature d’adhésion de Washington, mais l’Iran et la Turquie aspirent à devenir membres à part entière. Il est quasi-inévitable que ces candidatures aboutissent.
Rien qu’en 2016, l’Iran a signé 17 accords bilatéraux avec la Chine.
De quoi filer les boutons à Ryad et à Washington, surtout que la relation avec l’Iran n’est qu’une succession d’échecs géopolitiques depuis des décennies.

2. Un bref rappel des mésaventures de la sainte alliance Riyad-Washington.

Une histoire de Tintin chez les Perses.
Avant la révolution iranienne en 1979, les Etas Unis ont considéré Riyad et Téhéran comme leur ‘deux piliers’ de maintien d’ordre dans la région.
La révolution de Khomeiny fait tomber le pilier iranien.
L’attaque de l’Iran par l’Irak par Saddam Hussein devait régler le sort de la Révolution iranienne. Malgré le soutien de l‘Irak, l’alliance essuie un premier revers. Non seulement que l’Iran tient debout et refuse les accords de paix et bataille pendant 8 ans, mais en plus le nouveau pouvoir iranien se renforce et s’organise pendant la guerre.
Les systèmes despotiques se portent bien dans les guerres. Pour créer l’élan patriotique, voilà un bon ennemi extérieur. Le régime peut justifier la mise en place d’un système régalien, répressif efficace et même expliquer la pénurie. Pékin a fourni l’armement militaire à l’Iran. 1 millions de morts de chaque côté. Cela fait beaucoup de morts pour rien.
La mort de Khomeiny en 1989 permet une brève normalisation des rapports entre la dynastie des al-Saoud et les nouveaux Présidents iraniens Rafsandjani, puis Khatami. Les deux pays gèrent le cas des pèlerins à la Mecque et papotent gentiment aux réunions de l’OPEP en comptant leurs pétrodollars. Mais Washington fait toujours la tête.

Saison 2 : Bush a la bonne idée de mener la guerre en Irak.

Et cette nouvelle guerre est un jackpot surtout pour les iraniens. Les Etas Unis débarrassent Téhéran de son pire ennemi, Saddam Hussein et du parti baathiste !
Non seulement que Téhéran hérite d’un nouveau terrain de jeu, mais pour la première fois, on trouve les chiites au pouvoir en Irak. Pour commencer, avec al-Maliki, islamiste chiite conservateur, très proche de l’Iran. Téhéran devient ainsi très ‘actif’ en Irak depuis 2003.

Saison 3 : Le bras de fer nucléaire de plus de 10 ans.

La signature des accords sur le nucléaire de 2015, représente une potentielle réhabilitation des relations internationales avec l’Iran et son décloisonnement diplomatique et économique. Notons que ceci n’était pas du goût des néo-conservateurs américains, ni des Saouds, ni des faucons iraniens qui considéraient la main tendue d’Obama comme un ‘attentat politique intérieur’.

Saison 4 : Printemps arabe.

Téhéran se félicite de la déconfiture des leaders pro-occidentaux qui tombent comme des mouches. Et surtout de la chute de Moubarak en Egypte. Israël est nettement moins rassuré. L’Iran fête ce « renouveau islamique » partout, sauf en Syrie, son allié.

Saison 5 : La Syrie bouge, Obama n’intervient pas.

L’Iran soutient coûte que coûte Bachar al-Assad, son seul grand allié régional étatique.
La coalition Moscou-Téhéran-le Hezbollah-Damas maintient Bachar au pouvoir en mobilisant les forces chiites au niveau international.

En Syrie, les ‘opposants’ anti-Bachar, majoritairement sunnites, au fil de la guerre deviennent de moins en moins modérés. Groupes de combattants hétéroclites, soutenus financièrement par le monde sunnite et wahhabite, certains finissent par se confondre avec les islamistes radicaux proches des courants d’al-Qaïda. Trump l’oublie ces faits dans son discours sur le terrorisme sans sourciller.
La Syrie, encore un autre revers diplomatique pour le monde sunnite et ses alliés.

3.Et l’Europe?

Pourquoi l’Europe devrait miser plus sur une vieille monarchie wahhabite qui exporte sa religion obscurantiste partout, qu’à un régime théocratique iranien chiite, où la population est éduquée et majoritairement lasse du régime?
Trump renoue avec une vision manichéenne du monde et mise sur un seul cheval. Ce ne sont pas les Saouds, ni les néoconservateurs américains qui vont le contredire.
L’énorme besoin de développement de l’infrastructure en Iran est une fenêtre de tir et une opportunité pour l’Europe. L’élection de Rohani également. Mais le géopolitique est un peu plus compliquée que cela et la pression américaine sur les entreprises au travers son ‘armée juridique’ est bien efficace.

Un régime despotique adore de se considérer comme une citadelle assiégée. Ceci favorise le régime répressif, développe le sentiment national exacerbé et justifie les équipements militaires lourds. Il serait dans notre intérêt de continuer la démarche d’ouverture et de rapprochement prudent.

Moralement, nous devrions militer pour qu’une population éduquée ne soit pas enfermée, mais ouverte sur le monde externe. C’est la meilleure façon de saper un régime répressif.
Il est terrible pour une population d’être réduite à la rhétorique d’un régime autoritaire.

Last but not least et sans tomber dans le complot:

Il y a comme toujours un gazoduc dans l’air, dans ce coin du monde.
Qui va fournir les millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) à l’Inde ? Les discussions autour du gazoduc sous-marin de 1400 km prévu entre l’Inde et l’Iran via la mer d’Oman sont réactivées, depuis 2015. Et ça c’est un sujet qui fâche.
En 2016, les sanctions contre l’Iran sont levées et on pourrait aussi relancer le projet de pipeline Iran-Irak-Syrie-Europe. Le plus drôle pour les iraniens serait de le faire ceci en joint-venture avec le Qatar !
C’est pour rire. Ou pas.