La Haine, la Rébellion et l’Humiliation : un voyage en taxi pragois

Comme dans un roman du 19ème siècle, la Haine, la Rébellion et l’Humiliation, sont les trois chapitres des voyages en taxi.

J’aime discuter avec les taxis.
Il y a parmi les chauffeurs trois catégories intéressantes de la population.
Il y a des classiques ronchons un peu réac qui dans leur solitude et de longues attentes de clients se transforment progressivement en philosophes populaires légèrement fascisants.
Il y a l’immigré en mode de survie qui a les cernes sous les yeux et l’espoir de s’en sortir.
Et il y a le rebelle. Ce dernier conduit le taxi comme un espace de liberté qui échappe à toute hiérarchie et comme un moyen alimentaire alternatif pour pratiquer une activité souvent exotique, mais rarement assez lucrative.

J’aime les taxis en mémoire à mon père qui pratiqua le taxi pendant quelques années comme un refuge et une échappatoire à un système économique communiste infantilisant.

J’ai été gâté cette semaine à Prague, j’ai eu droit aux trois séquences.

Séquence identitaire :

« Vous venez de Paris ? » Voyant que je parle tchèque, il prend son air légèrement sarcastique : « Alors, c’est tellement mieux en France qu’ici ? »
Je sens que la bonne réponse serait sans doute » pas du tout ». Mais, je n’ai pas besoin de répondre. Il me donne aussitôt des nouvelles de France.
« Ben oui, la dernière fois, quand on a encore entendu parler de la France, c’est quand vos musulmans y ont brulé encore des voitures dans la rue, eh !? »
Je me réfugie dans mon mobile, je sais néanmoins pour qui il vote à Prague, et voterait en Italie ou en France.
Grâce à lui, je ne vais pas oublier que je débarque au pays composé encore de 99.9% de blancs chrétiens et de quelques vietnamiens installés du temps de Brejnev, qui tiennent désormais les magasins alimentaires 24h/24h.

Séquence rébellion puérile :

Dès la première minute, j’apprécie la bouille du chauffeur qui a un air de Mike Jagger 2018. Il m’apprend vite qu’il est le fils d’un violoncelliste tchèque qui fut assez célèbre dans les années 70. Je lui demande s’il pratique aussi un instrument.
Il se met à rire : « Je suis batteur dans un groupe revival d’ACDC ! » . C’est parti pour les souvenirs de concerts.

Ensuite, je lui passe Savior de Rise Against et il me fait profiter de sa nouvelle sonorisation de Volvo digne de l’opéra avec sa sélection de heavy métal.
On termine la course avec des vitres qui vibrent et on se tutoie en sortant.

Séquence géopolitique :

Un accent bien connu m’accueille sur le siège. Je lui tends mon billet prétextant d’avoir oublié les lunettes et demandant de me lire le numéro de terminal de départ. Il esquive. Donc bien vu, lecteur de cyrillique.

Suit la question, de quelle ville d’Ukraine ? Charkov. Donc 95% de russes.
Facile de le faire parler pour comprendre le parcours de ce jeune homme.

Un pur produit de l’histoire familiale compliquée qui passe ici de statut de russe dominant au statut d’humilié et de pauvre. L’alternative possible était pour les plus avertis ou corrompus de garder le statut d’oligarchie investissant dans l’immobilier. Mais ce ne fut pas le cas de sa famille.

Sa mère est binationale tchèque-russe et « date » de l’époque où elle est venue comme digne représentante de son peuple serrer la laisse autour de notre cou, mais comme petit serviteur.

Son fils, depuis 13 ans revit à nouveau à Prague, mais désormais comme ‘immigré’.
Car vivre en Ukraine est devenu un cauchemar et ici c’est le plein emploi où manque la main d’oeuvre pas chère.
Il se serre avec sa femme et son bébé dans une pièce et essaie de s’en sortir. Il espère un logement pour bientôt. Il a des papiers tchèques au moins.
« Je ne comprends pas ce qu’ils font ces ukrainiens de ce pays. C’était le second le plus riche pays de l’Union soviétique. Cette guerre, parlons-en, c’est surtout un bon business pour eux là-bas. »
Alors vous ne parlez pas l’ukrainien ? « Mais, personne ne parle l’ukrainien à Charkov ! » Intonation sarcastique, exprimant clairement, c’est quoi cette langue ukrainienne, cela n’existe pas.

Puis, enhardi par ma sollicitude, il se lance d’un seul coup dans le panégyrique de Poutine :
« Il a bien parlé, Poutine, cette semaine. Comme il a bien dit ! Vous ne vouliez pas nous écouter ? Vous allez maintenant voir, ce que vous allez voir. «
Le jeune homme est d’un coup éveillé et presque guillerets, sa voix retrouve les accents de fierté.
« Eh, il leur a montré tout notre armement, il est fort ! Pendant la nuit, ils ont sorti Trump cinq fois du lit pour qu’il écoute le discours de Poutine. J’attends maintenant sa réaction, on va se marrer.
Nous les Russes, on souffre sans problème pendant longtemps, mais après le monde va trembler. Il a raison Poutine. Et quoi encore, on s’en fou de l’Ukraine. On a pris Krym, c’est fait, l’Ukraine, on s’en fou.
Poutine a juste déchiré leur contrat de gaz. Ils n’ont plus rien, tant pis.
Il me regarde d’un seul coup : « Non, mais on n’a pas coupé le gaz partout, il passe vers l’Europe dans les autres pays, c’est juste en Ukraine… ».
Merci pour mon chauffage.

Au fond, il me fait mal ce garçon dont l’avenir n’est pas rose. Mais en réalité, comme celui des millions d’ukrainiens de toute origine, qui ont quitté leur pays. Rien qu’en Pologne, ils sont 1.2 millions. Le pays se vide, encerclé, mal dirigé et ballotté entre les puissances qui se disputent sa position stratégique.

Je me fait encore la dernière remarque avant de m’envoler vers un des derniers bastions démocratiques, notre Disneyland rose :

Il n’y a rien de plus dangereux qu’un homme humilié.
Si, un homme armé et humilié.