Je n’ai pas fini sur l’importance de l’analogique ! Episode 2.

La question classique des parents à leur progéniture lorsqu’elle commence à travailler : « Mais ton travail consiste en quoi exactement ? »
Suit la réponse avec le soupir déjà fatigué du jeune travailleur qui vous prend pour un produit périmé : « Mais tu ne vas pas comprendre. C’est difficile à expliquer ».
Ou alors celui qui vous balance le jargon, dont il sait que vous ne comprenez rien : « Je fais du trading des options binaires en mode High et Touch. »
Et par le regard appuyé, il vous fait comprendre : « Tu vois bien que ce n’est pas la peine que je t’explique. Qu’est qu’on mange ce soir ?
Personnellement, je n’abandonne jamais et la réponse fuse : « Une baffe, ça t’irait ? Tu as droit de manger le diner, à condition d’expliquer à ceux qui ne sont pas de ton clan, mais avec les mots compréhensibles …de mon clan à moi. »

Je n’abandonne pas, car, l’essentiel pour toute relation humaine est le pont qu’on construit vers les autres en créant la compréhension (ce qui ne veut pas dire l’approbation). Mais, c’est le début de toute collaboration. Et la condition sine qua non de la paix.

C’est aussi la base de la multidisciplinarité, donc de l’enrichissement mutuel. Le plus court chemin vers les innovations et la recherche des solutions.
Je suis admirative des personnes qui sont capables expliquer un savoir-faire complexe (physique quantique au hasard, voir le lien) de manière à partager avec des personnes candides comme moi.
Pour expliquer au membre d’un autre clan ou un enfant, il faut souvent procéder justement par analogie et accepter d’abandonner la précision.

C’est le renoncement à la rapidité et à la précision du langage binaire au profit de l’imaginaire et de la lenteur de l’analogique ?

D’une certaine façon, c’est bien cela. Car pour réussir à expliquer, ceci signifie en réalité d’adopter un autre langage, moins binaire. On découvre vite que le jargon réducteur, efficace et rapide pour fonctionner entre experts n’est pas opérant avec les autres.

Nous vivons effectivement dans le monde de plus en plus complexe et spécialisé où la data, pourtant précise comme ‘trading des options binaires’ ou ‘l’intrication quantique’, n’est pas évidemment compréhensible pour tous.

On peut se réjouir de vivre dans une société où les métiers de plus en plus pointus éloignent des gens, fragmentent la société entre ceux qui se comprennent en jargonnant et les autres. Et se parler qu’entre traders, entre physiciens, entre développeurs ou adorateurs de scrapbooking à travers la planète.
C’est plus commode et rapide.
Il faut faire des efforts pour aller vers l’intelligence collective, moins verticale, et cela passe au quotidien dans la capacité à expliquer autrement.
On retrouve ici notre capacité de langage analogique dont j’ai déjà parlé :
Pour se faire comprendre, il faut ajouter de l’analogique = procéder par analogie.
Par conséquence, c’est effectivement un renoncement à la précision et la rapidité de la transmission : «Tu vois, c’est comme, mais pas tout à fait. ».

L’imprécision, la capacité à renoncer à l’exactitude totale est souvent le frein de l’expert. Or, pour se faire comprendre hors de son ‘clan’, le langage devra être plus flou, plus expérimental, plus tâtonnant, plus imagé pour avancer vers l’autre !

Retour à l’école !
Un bon pédagogue n’est pas celui qui vous fait ingurgiter les bits d’information, puis vous les fait recracher de la RAM saturée avec la donnée ‘par cœur’ pendant un examen : input/output, vrai/faux, 10/20.
Il ne reste pas grande chose dans nos mémoires de ces « pédagogues-binaires » adorateur de QCM et des notes découpées en petites fractions de points, encore plus précis que 1/20.

J’ai survécu à une notation en 5 notes (très bien, bien, moyen, insuffisant, totalement insuffisant). Comment le faire accepter à un enseignant français habitué à disséquer en 20 tronçons au minimum la notation ? Il dirait : pas assez précis, c’est impossible.
En réalité, c’est tout à fait suffisant. Car, c’est compréhensible, si on rentre en résonnance avec l’élève.
J’ai bien compris quand ma prof me donnait un 2, =bien, que je pouvais encore faire mieux…Le message était limpide. Et quand un prof de chant me donnait 2 au lieu de 3, je savais qu’il m’encourageait en compatissant…

Le bon prof est celui qui par la communication analogique (tient nous y sommes) et donc par empathie (compréhension de l’autre), donc par notre langage de l’intelligence analogique, transmet un savoir. Pédagogue, constructeur de pont, passeur…
Puis, vous indique, si votre compréhension, votre restitution est parfaite ou médiocre. Où si vous avez dormi et rien compris. Nul besoin de noter comme un superordinateur Cray 1.

Voilà un bon exemple de partage de compétence :

Le lien va vers un article d’un jeune X qui aime les sushis et qui sait expliquer comment pense un ordinateur quantique et fonctionne un algorithme quantique à sa petite sœur ou sa grande mère.

C’est limpide. Sans doute « imprécis » pour un puriste expert, mais personnellement, cela me suffit pour se faire une idée. Et pour m’inspirer d’autres réflexions sur le thème de la communication humaine et digitale.

Et c’est cela le but, si on doit se comprendre mieux tous demain, dans un monde qui est assurément plus global dans l’accès aux données, mais fabrique en même temps des communautés plus fragmentées.
Quel est le risque ? Que les experts et groupuscules se parlent bien plus et bien mieux au niveau planétaire, mais peut-être de moins en moins bien avec les autres ?
Que ceci favorise les replis communautaires, les groupes fermés d’experts, des clans des semblables qui se barricadent derrière les murs réels ou imaginaires et leur langage et idéologies. Les fractures infranchissables, les précipices.

Nombreux hommes en réaction sont la recherche d’identité aux contours précis avec une logique en noir et blanc, sans nuance. Pour se rassurer devant ce qu’ils perçoivent comme trop grand, trop plat, le monde entier.
En se refermant dans une seule idéologie, une seule religion, un petit lieu géographique allant jusqu’à recréer les mouvements régionaux incapables de conceptualiser la solidarité universelle.

Les leaders politiques qui profitent de la peur et du repli, ces rois du binaire, présentent une réalité avec les 0 et 1 : les bons, c’est nous, les méchants, ce sont les autres. Puis, ils compressent la réalité et la recrachent en calcul univoque : ” le problème vient que de l’autre clan”.
Cette façon de penser ne peut être combattue que par la promotion des ponts, dont fait partie la communication analogique et l’empathie.
Ce n’est pas l’accès au binaire qui manque et sur les réseaux sociaux, c’est encore plus vrai.
Ce n’est pas non plus le refus de la complexité qui peut aider. Elle est là et il faudra apprendre à l’aprivoiser.
C’est l’appel à la compréhension, aux passeurs, à ceux qui expliquent et prennent le temps d’expliquer.
Comme disait ma maman cuisinière et chimiste,” il faut mettre du liant”.