Intervenir pour ‘ne pas laisser faire’, mais encore…

C’est aujourd’hui que Jean-Yves Le Drian rencontre à Moscou son homologue Sergueï Lavrov pour parler aussi de la Syrie et des sujets qui fâchent le maître de Grimlin’s.

Cela fait maintenant plus de 10 ans que je suis des événements en Syrie. Depuis ce mois de mai 2010 où on a annulé mon vol de départ pour Damas pour cause de démarrage des ‘événements’.

Je considère depuis le début qu’il s’agit d’un conflit emblématique du nouvel ordre mondial. Je devrais dire plutôt du nouvel désordre mondial.
Sur ce point je suis de nombreux commentateurs sur l’importance du sujet que représente la Syrie aujourd’hui.
On peut aussi dire que c’est le symbole de l’impuissance des pays des droits de l’homme, de plus en plus rares et le déchaînement des puissances autoritaires et de leurs alliés nouveaux riches armés totalitaires.
Des dictateurs armés déversent un déluge de feu « dans le tas » sur « les terroristes » qui ont l’idée de génie, le courage immense, de se mélanger à la population locale et de s’abriter dans les écoles et les hôpitaux. Ce qui permet aux dictateurs de se justifier. Bonnet blanc, blanc bonnet. Même niveau de barbarie de pleutre.

Méthode spéciale russe, méthode barbarie saoudite, culture familiale des Assad, méthode Pasdaran et Hezbollah, savoir-faire d’Al-Qaïda, fraternité d’Erdogan, qui dit mieux.

Les gouvernements autoritaires pratique depuis toujours la guerre qui leur convient, sans avoir des comptes à rendre à un congrès ou un sénat où des partis d’opposition où à la presse libre et à la population…Puisqu’ils ont justement éliminé l’opposition pour pouvoir avoir les coudées franches.
C’est exactement le profil des parties prenantes du conflit en Syrie.

La Guerre en Syrie, c’est la guerre menée par les dictatures contre les dictatures à l’aide de milices armées fanatisées avec les méthodes violentes : La Russie+Iran+Syrie+Hezbollah contre la Turquie+l’Arabie Saoudite+le Qatar.

Là, où je m’interroge et parfois je m’agace, c’est sur ces appels incessantes sur ‘comment on peut laisser faire’.

Je me pose la question sur nos responsabilités réelles et nos possibilités dans le nouvel ordre mondial.
Le monde a beaucoup changé depuis 30 ans. Cette bande de chefs de guerre autoritaires se passent désormais bien de nos armées, de notre argent, de notre ‘prétendue puissance’ et surtout de notre autorisation pour s’amuser sur la planète sur ces territoires qui ne sont pas du tout les nôtres et dont ils se disputent la domination. D’où aussi notre impuissance.

Nous les avons bien armés au nom de la lutte contre le chômage jusqu’au dent, mais désormais, ils jouent avec l’arsenal qui leur appartient et à balles rélles. Ils ne bâtissent pas non plus, ce qu’on imaginait naïvement dans nos cerveaux d’occidentaux , les copies exotiques de nos démocraties. Les chefs de ces pays ne sont pas fous, car on peut facilement perdre le pouvoir dans une démocratie.

Ils n’ont pas non plus adopté dans les faits notre doctrine « d’équilibre des forces ». Nous agitions pendant 50 ans les armes sous formes de chiffres dans les salons de diplomates, pour éviter d’envoyer nos enfants se faire tuer à la guerre. Nous avions encore un peu de mémoire des deux dernières grandes guerres.

Désormais, ils peuvent même se passer de nous pour trouver et fabriquer les armes. Ils achètent en Corée du Nord, chez les Russes, sur le Balkan, en Asie et les machettes en Chine (si on les embête avec notre éthique et notre morale ou nos tarifs).

Les démocraties sont sorties sur la pointe des pieds de la Syrie en se bornant à gérer leur ‘sous-problème’ régional irako-syrien lié à Daesh.
A l’aide de ceux qui voulaient bien considérer que c’était aussi leur problème au gré des évolutions de la guerre et des zones géographiques pris en main par le feu al-Bagdadi.
Tantôt l’Arabie saoudite, tantôt un groupe de sunnites ‘rebelles’ syriens, tantôt les kurdes ou les forces spéciales irakiennes chiites étaient ponctuellement nos alliés. Et maintenant, nous sommes priées de partir de la zone. Merci pour le chèque et les avions. Allez, cadeau : on gère vos compatriotes égarés barbus.

Nos politiques entre 2011-2014 étaient au second balcon regardant au chaud le spectacle d’un combat de coqs entre le croissant chiite et les salafistes pétroliers qui s‘entretuaient à coup d’Allah Akbar ?
Les Etats Unis et l’Europe prennant comme position de ne pas trop contrarier la Barbarie Saoudite et l’Israël. Pour cela, ne pas trop se lier d’amitiés avec l’Iran, l’autre diable, l’ami de Bachar.
Nous y étions ” uniquement” pour gérer Daesh, au moins sur ce point, tout le monde était d’accord pour payer la guerre contre cet ennemi planétaire.

Un gros problème est apparu seulement en 2014. Bachar est fatiguée, ça pédale. La Russie débarque avec les avions et là, d’un seul coup, Poutine jubile, car nous ne savons plus comment faire. Mat.
Depuis la fin des année 50, dans cette zone géographique, les guerres sont gagnées ou terminées uniquement grâce à l’apport des armées puissantes aériennes. Et là, ce n’est pas l’oncle Sam qui arrive first. Mais le monde découvre aussi que …c’est encore pire quand c’est un dictateur ex-KGB qui pilote un avion de chasse..

Pour ceux qui disent maintenant : « Mais que fait l’Europe !!! Que fait Macron !!! » Je pose la question suivante :

A. Intervenir en 2018 signifie d’engager une armée de l’air contre la coalition Iran+Russie+copains. De facto déclencher un conflit international majeur.

B. C’est peut -être mieux ? Envoyer les soldats uniquement au sol (ailleurs que chez les Kurdes), ce qui signifie de les envoyer donc par exemple à Ghouta :

  1. Potentiellement sous le déluge des bombardements aériens sans moyens de se défendre, sinon A.
  2. Combattre au côté Jaich al-Islam, la puissante faction salafiste soutenue par l’Arabie saoudite. OU, au choix, au côté du Front Al-Nosra, branche d’Al-Qaida en Syrie, OU son allié Faylaq al-Rahmane, une faction islamiste.
    Car, ces factions se battent au milieu des civiles à Ghouta depuis avril 2016 violemment entre groupes « rebelles ». Et il faudra donc choisir le bon groupe. Qui sait répondre chez qui on doit envoyer nos garçons armés ?

C : Par conséquence :
Le job que fait l’Europe et l’ONU depuis des mois est de négocier le cesser le feu avec le cynique Lavrov et le salopiot de Poutine qui boivent du petit lait. Et c’est très difficile.
Francois Delattre au conseil de sécurité de l’ONU dit des choses tout à fait clairement dans sa dernière intervention. Il parle « un siège digne du Moyen Âge ».

Drian est aujourd’hui à Moscou. Dans la corbeille un bouquet de menaces et de cadeaux?…Comment négocier autrement. Pour les menaces ? Idées?

Le cadeau possible N°1 : l’Europe ne mettra pas en cause les accords signés avec l’Iran malgré la position de Trump. Pas assez.

Le cadeau N° 2 : L’acceptation de Bachar. Pas assez, il est déjà en place, merci.

Le cadeau possible N°3, : l’Ukraine et la levée des sanctions ? AH, ça c’est super!

En tout cas, qui peut envisager concrètement une autre solution que de mettre dans la balance un sujet de négociation lourd pour obtenir le cesser le feu définitif et qui serait le seul moyen de sauver les populations pris au piège ??
Donc l’Ukraine ou autre cadeau que je ne vois pas du tout? La route de la soie qui passe par Moscou?
Mais,c’est comme cela que joue Poutine, c’est le mental du maître de Kremlin.

J’entends bien les récriminations sur les positions des gouvernements, européens, français, comment on peut laisser faire, comment on n’intervient pas …pour défendre les droits de l’homme.

Comme écrit Taleb dans livre ‘Jouer sa peau’ : « Il y a une différence entre la pratique, chez ceux qui jouent justement leurs peaux et la théorie, des « interventionnistes » qui réfléchissent, mais ne jouent pas leur peau et ne portent ensuite aucune responsabilité du résultat de leurs idées. » Et il prend un exemple qui me tient à cœur : la Lybie.

Si on fait courir le risque à des hommes en les poussant à intervenir dans une guerre, on doit nécessairement aussi en payer le prix, si jamais ça foire…Or ce n’est pas Bernard Henri Lévy qui assume aujourd’hui le désastre libyen et pourtant il se donnait le droit de ‘conseiller’ la guerre là où l’armée ne le conseillait pas…

Alors je voudrais bien savoir en quoi peut consister « l’intervention » européenne, française pour ‘ne pas laisser faire’ à Ghouta autrement qu’en risquant un conflit militaire grave.

On peut taxer ma position de ‘rationnelle’ et méchamment pragmatique, dénouée de toute sensibilité et faisant une croix sur les droits de l’homme ? Ou alors on peut aussi dire qu’il s’agit simplement d’une posture qui cherche à comprendre comment un négociateur peut rester responsable et essayer de prévoir le pas suivant, imaginer les conséquences des actes le plus loin possible ?

Comme d’ailleurs je voudrais comprendre, indignée de la situation des kurdes (et j’ai des bons copains kurdes), si nous devons donc intervenir militairement à côté des kurdes gentilles à Afrin, mais contre les kurdes méchants à Ghouta au sol, car à Ghouta ils se battent avec l’armée syrienne contre les gentilles rebelles que nous devons soutenir aussi.

Et si de stopper l’embargo ukrainien lié à l’invasion russe est mis en balance pour calmer le jeu en Syrie, doit-on assumer ce type de négociation poutinesque
et le laisser ensuite continuer avec un autre pays?

Je ne sais pas si la meilleure façon de faire, ne serait pas justement de soutenir l’effort des négociations que mène l’Europe, la France et l’Onu pour le cesser le feu et par pour augmenter le feu. Car, nous avons raté l’heure. Ou peut être pas, mais c’est comme ça aujourdhui.

D’en parler plus de manière accessible et depassionnée au grand publique, de montrer la difficulté des débats avec les pays qui bloquent tout pour d’obtenir un bout de gras ailleurs ?
Pour faire comprendre ce que fait la Russie et la Chine dans ces instances et mettre les principales responsabilités là où elles sont aujourd’hui en 2018. Le reste, c’est de l’archéologie et on peut toujours remonter plus en amont pour rechercher le coupable initiateur.
Je trouve ce type de sujet particulièrement dévorant dès qu’on commence à penser en terme d’action et pas en terme de principes généraux.