Chez Poutine, à Norilsk

Mon malaise qui persiste depuis 4 jours, depuis le reportage sur la vie à Norilsk. Des émotions renflouent. Des réminiscences de frustration et de colère sourde. Je comprends lentement les raisons pour essayer de les partager avec ceux qui ont le courage de lire.

Depuis des années je perçois que l’occident a correctement analysé la période et les ressorts du nazisme, mais pas la seconde expérience totalitaire du 20ème siècle, le communisme. Le procès de Nürnberg a mis les points sur les ‘i’ pour le premier. Malgré les centaines de milliers d’innocentes victimes du communisme, non seulement les protagonistes n’ont pas été jugés, mais en plus ils sont encore aux commandes dans les contrées proches.
On assiste depuis quelques temps lentement à la résurgence des méthodes de gouvernances re- marketées, sous une nouvelle appellation. C’est une vieille recette de marketing : on modifie le nom, l’emballage et quelques composantes et on fait un relancement du vieux bestseller, version new-look……
Norilsk, c’est ça. C’est ce que j’ai vu très clairement. Norilsk est le modèle pur du système autoritaire de Poutine que certains appellent en France presque affectueusement sa nouvelle démocrature. Mais c’est la vie avec 90% d’ingrédients soviétiques.
Et nombreux politiques et citoyens imagineraient visiblement viable son application en France pour ‘remettre de l’ordre’… Nombreux sont ceux qui ne voient pas, ou ne veulent pas voir l’extrême cynisme de ce régime.

Ce manquement à la bonne compréhension des ressorts sociétaux et des principes de gouvernances appliquées au quotidien comporte un danger en Europe. On continue à croire encore à des programmes politiques dont le contenu comporte en substance ce qui a été le fondement de ce système politique et économique et des ressorts sociétaux.

Comment marche Norilsk en 2017, cette ville au trésor inestimable que représentent les 6 mines de nickel et de métaux précieux, au cœur de Sibérie, dans un climat extrême. Le plus grand gisement de nickel-cuivre-palladium du monde.
Du temps de Staline, on y utilisait une main d’œuvre faite de prisonniers. Il suffisait de durcir les rafles des ‘ennemis du peuple pour alimenter le goulag. 100.000 morts avant 1956, date de la fermeture, uniquement dans cette ville. Au total, en vingt ans, un demi-million de personnes passeront au Norillag (le nom du camps).
Les victimes ont construit avec leurs mains la ville au milieu de la glace et exploitaient la mine en respirant les gaz toxiques. La faim et le froid les ont achevés à grande vitesse, au rythme de nouvel arrivage « d’ennemis du peuples » toujours plus nombreux, toujours plus jeunes et toujours plus absurdement condamnés…
A côté de l’ancien goulag a depuis poussé une ville champignon post-communiste avec les maisons ternes et les supérettes.

Comment on obtient aujourd’hui la main-d’œuvre pour vivre dans cet enfer? On triple le salaire habituel d’un ouvrier russe à presque 800-1000 dollars, pour offrir le pouvoir d’achat ‘comme en occident’. Et c’est un équivalent de 1500 euros pour un ingénieur et père de famille. Qui peut vivre et devenir le roi de la supérette de Norilsk…
En dehors de ceci, la recette n’a pas évolué :
Enfermement est présenté comme une protection : la ville est interdite aux non-résidents, comme 25 autres villes en Russie. Une jeune maman explique que désormais le danger de terrorisme est « partout », que ‘toutes les villes devraient être aussi bien protégées’… ». « Ici, c’est calme » dit-elle.

Le contrôle en entrée de la ville est draconien, l’interdiction d’accès aux non-résidents avec un contrôle impitoyable sur l’unique accès : l’aéroport. L’équipe de journalistes français, chapeautée pendant tout le reportage, a mis 6 mois pour obtenir un droit d’accès et a tourné sous contrôle permanent. Qui est l’ennemi utile désormais ? En plein cercle polaire, on utilise désormais comme l’ennemi pour créer la paranoïa populaire – l’islamisme. Là où avant on faisait croire à l’invasion des tanks de l’OTAN.

Mensonge et omerta sur les conditions sanitaires : la ville produit chaque année autant de pollution que toute la France. Des millions de tonnes de dioxyde de soufre sont rejetées dans l’air, ce qui fait de Norilsk une des villes les plus polluées du monde. En septembre 2016, une fuite de boue rouge pollue sévèrement la rivière Doldykane qui devient d’une couleur rouge sur des kilomètres. La compagnie est condamnée quelques semaines plus tard à une amende de quelques 35 000 roubles, soit à peine 500 euros.

Avec un cynisme incroyable les responsables affirment qu’il n’y ait aucune incidence sur la vie humaine. L’air est vicié, l’eau polluée. Les gens se baignent dans cette rivière glacée et polluée avec fierté. Un père de famille explique timidement que les enfants ne peuvent pas jouer plus d’une heure dehors, car ils ont trop de soucis respiratoires. Mais partout c’est omerta sur la vérité sanitaire : la durée de vie moyenne est tout de même que de 55 ans. Alors que tout le monde est nourri et soigné correctement. La durée de la vie ici représente juste ce qu’il faut pour la vie active, inutile de payer les retraites.

Le travail dans la mine : 8 heures sous la terre, dans l’air rempli de particules toxiques, zone de repos à 35°C.
Le discours du responsable de la propagande : ici on travaille pour la patrie qui a besoin de nous et ici « on n’aime pas les journalistes ».
Un contre-pouvoir médiatique et juridique n’est jamais bienvenu dans un système totalitaire et populiste.
Norilsk Nickel et le leader de la métallurgie, 200.000 tonnes de nickel/an, extraction 7J/7J, 24H sur 24H, 7 milliards d’euros de CA annuel. Une richesse importante pour la Russie et pour ses nouveaux gouvernants-oligarches comme Potanine, issus de l’ancien régime qui s’entretuent de temps en temps comme des chiens dominants autour de ces « gamelles de fortune ».

Au nom du peuple et l’amour de la patrie, on organise la vie des gens dans cet enfer à coup de manipulation et de mensonge.
Norilsk dans la version revisitée par le pouvoir de Poutine, c’est la recette du déjà vu et vécu :
• la manipulation massive,
• l’omerta imposée,
• l’enfermement,
• la vie terne et sans perspective,
• le cynisme et le mensonge officiel face au danger sanitaire,
• l’abroutissement organisé des habitants (instrument de production) par l’accès à l’alcool très peu cher,
• la propagande omniprésente,
• la haine du journalisme indépendant et justice’ mascarade’,
• une petite nomenclatura locale bornée et chauviniste,
• le quotidien sans saveur et laborieux, les plaisirs limités,
• la vie dans un environnement hostile et dangereux et le cynisme écologique,
• l’accès aux soins et à une nourriture médiocre mais en abondance, un logement ‘cage à lapin’ disponible, mais une mort juste en fin de vie productive.

Les habitants présentent les mêmes symptômes de l’endoctrinement patriotique, de paranoïa fabriquée, de l’admiration déclarée du leader.
Le changement : une nouvelle doctrine qui est désormais l’orthodoxie radicale qui exclut le planning familial…Avec 14 enfants, comment ce père de famille nombreuse, pourraient trouver le revenu pour les nourrir ailleurs, sans retomber dans la misère ? Le piège se referme sur ceux qui attirés par le revenu supérieur se trouvent piégés à jamais avec leurs enfants dans cet enfer.
Le système lui, n’oublie pas qu’il faut renouveler les travailleurs pour la mine en masse.

Un dernier point important : j’ai publié il y a quelque temps un post sur la mine de coltran au Congo. Dans l’indifférence générale, les enfants grattent la terre presque avec les mains, les habitants sont tenus dans la terreur par les milices armées au milieu de foret hostile…Alors, finalement, en comparaison avec la situation à Norilsk ne serait-ce pas un paradis ? Là, où on exploite au Congo les humains comme des animaux ? Je vois déjà des comparatifs argumentés…
Personne ne conteste que ce qui se passe au Congo soit une ignominie. Mais personne n’essaie de nous vendre le programme politique en Europe et en France basé sur ce modèle issu des pratiques de la rébellion armée, droguée et violente.

En contrepartie, une catégorie d’hommes politiques européens trouvent Poutine fréquentable et le présentent comme modèle antisystème qui comprend des besoins du peuple, sans être ‘laxiste’. Aucun dictateur n’est laxiste. Poutine n’est pas anti-système, Poutine est LE système. Poutine est de même nature que Staline, Erdogan, Bachar.
Personne ne méprise plus le peuple, personne ne manipule davantage les hommes que ces autocrates populistes qui piétinent avec cynisme les valeurs humanistes.
Pour revenir à la France et aux élections prochaines dans plusieurs pays européennes qui se déroulent pour l’exprimer avec euphémisme « sous une mauvaise influence », voilà ce que ceci m’inspire.

Personne ne devrait serrer la main de ces nouveaux cyniques totalitaires. Personne ne devrait recherche leur amitié et leur soutien. Il est déplorable que trois hommes politiques français présidentiables, à droite et à gauche essaient de les blanchir, de les excuser et affichent une certaine proximité et bienveilance…
Ceci signifie tout simplement que leurs propres méthodes ‘acceptables’ pour gouverner comporteront une grande dose de cynisme, de mensonge et de manipulation potentielle et que les lignes jaunes seront franchies par eux sans aucun scrupule.
Ce trio français fait partie de ma liste noire des élections. Je ne pourrais pas changer d’avis sous aucun prétexte économique ou circonstanciel.