Bon, il faudra faire avec….

COMME PROMIS : un jour tricot, un jour Lybie. Un jour à l’endroit, un jour à l’envers. Samedi je détricote la Lybie.
Une belle trouvaille cette vidéo.
La Lybie, c’est notre « frontière stratégique » entre le Sahel et l’Europe ». La situation de ce pays est importante pour nous. C’est une des routes des trafics des plus dangereux vers l’Europe, une des routes principales de l’immigration clandestine et une zone de refuge potentiel pour les islamistes radicaux. Ce pays pouvait tomber aux mains des islamistes de l’EI ou des « pseudo-déradicalisés » comme Belhadj (connu avant aussi sous le nom al-Sadiq) soutenu par Ghannouchi & co ou pas. Avec BHL ou pas.
On peut comprendre que les solutions et les décisions des politiques ne sont pas simples et qu’on doit parfois mettre plusieurs fers dans le feu…
J’ai écrit plusieurs fois en 2016 sur l’évolution de la situation en Lybie et particulièrement en observant un personnage qui m’intriguait particulièrement : le colonel, devenu depuis 2016, le Maréchal Haftar…
On l’appelle « incontrôlable », « impénitent », « insoumis », « despotique », « incontournable », l’homme fort de la Lybie, dont, comme j’ai écrit en 2015, tout le monde réclame « la paternité ». Il réussit la prouesse d’être soutenu à la fois par les américains, les russes, les égyptiens, les français et les émirati….
Collectivement « fabriqué » par l’occident après 21 ans de l’exil aux Etats-Unis (Virginie y compris), protégé par les égyptiens et soutenu actuellement aussi par les Russes…
Il a « le savoir-faire », la volonté d’accéder au pouvoir et les moyens économiques depuis la mainmise de son armée sur le pétrole libyen en 2016.
Au nom de la lutte contre EI, la France « fraternisait » depuis pas mal de temps avec lui, disons pour la bonne raison, dans une logique pragmatique. Ce n’est pas une critique, c’est juste une observation….

Mais, c’est aussi un bon exemple d’une démarche schizophrénique et erratique entre le pragmatisme nécessaire de la lutte contre EI et le terrorisme avec les méthodes militaires et sécuritaires d’une part et le travail diplomatique officiel des Affaires étrangères d’autre part. Le mandat de l’ONU était de créer les conditions de viabilité à long terme de ce pays, sans mettre forcément au pouvoir l’armée, un autre colonel ou un maréchal autoproclamé.
La nouvelle tentative de rencontre entre Fayez Al Sarraj (« gouvernement ») et le maréchal Haftar (« l’homme fort incontournable»), programmée le 20 février au Caire, a encore avorté, on essaie à nouveau en Tunisie. En réalité, peu importe. Tout ceci est un jeu d’usure. Tout le monde a compris qui est l’homme important.

Sarraj est « à la tête » du gouvernement dit « d’union nationale » (GNA), né aux forceps dans le cadre de l’accord onusien dans l’Ouest libyen. Et je crois que c’est cuit-cuit pour lui. D’abord Martin Kobler, le diplomate de l’impossible, un des plus expérimentés de la planète a jeté l’éponge après 15 mois de cette mission schizophrénique qui consistait à mettre en place un gouvernement d’union nationale. Haftar ne venait tout simplement pas aux négociations, et c’est tout…En France les entreprises connaissent bien la méthode. C’est la « méthode FO ». Son nom : l’obstruction systématique. Pouvoir de blocage par le refus de s’assoir à la table des négociations. Et surtout, Kobler doit savoir bien ce qui est faisable. Téméraire, mais pas fou.
L’ONU (Gutteres) avait misé après le départ de Kobler sur la personne du Palestinien Salam Fayyad pour le remplacer, mais a essuyé un véto des États-Unis, le 10 février (une trumpette ?).

Le discours officiel de la presse: « Haftar, à la tête de l’armée nationale libyenne (ANL) « autoproclamée », contrôle le grand Est libyen et combat les terroristes islamiques, et tous ses opposants. Il bénéficie du soutien du parlement retranché à Tobrouk, dans l’extrême Est du pays, dont le mandant a expiré. »

Lui dit texto dans l’interview joint que son armée est la seule qui contrôle 95% du pays. Bon, contrôler le pays…c’est tout de même un peu exagéré…

Voilà ce qu’on peut ajouter sur la position et le soutien de la France :
Officiellement les Affaires étrangères devraient soutenir l’onusien Sarraj, ‘l’insipide’. Sauf que le Maréchal Haftar, ‘l’intrépide’, s’est rendu indispensable.
Il est soutenu officieusement par la France dans la ‘lutte’ anti-terroriste. Il a tout compris. Après avoir mis la main sur les puits de pétrole, il contrôle ainsi la seule puissance économique potentielle du pays. Il a ouvertement le soutien de l’Egypte, de la Russie, mais aussi indirectement de la France…j’en ai déjà parlé en 2016.

En dehors de la vidéo qui est claire sur ce soutien, voici aussi ce que dit Haftar dans une interview récent à un journaliste tunisien : « La France nous soutient moralement et d’un point de vue sécuritaire. Mais il faudrait que ce soutien soit équivalent à celui qui est apporté, sur le plan politique, au gouvernement d’union nationale. La France soutient politiquement des acteurs qui n’ont aucun pouvoir. Mais ça nous va, si nous recevons de l’aide en termes d’information et de renseignement. Ces informations sont très importantes sur les personnes qui, la France le sait, sont des ennemis communs. «

….Ca nous va donc aussi, si ça lui va.

Hollande dans son plaisir de jouer au grand chef militaire se prenant tantôt pour Guy Mollet, tantôt pour Jacques Foccart, entouré de son trio DPB (Le Drian, Puga, Bajolet) oublie malheureusement parfois de se taire. Quand on a perdu trois hommes de SA l’année dernière « dans une mission de renseignement périlleuse » dans le désert libyen, on apprend aussi que c’était « au côté d’Haftar ».
J’ai écrit sur le sujet à l’époque en me disant, c’est fini le soutien réel à Sarraj.

Comment un personnage comme Haftar peut fonctionner ?
Si on observe la vie de cet homme, on peut comprendre aussi que ce personnage ne sera ni notre ami, ni notre ennemi. Il va prendre ce qu’on lui donnera pour ‘sa lutte’ anti-terroriste (sa monnaie d’échange) et pour garder le pouvoir.
Il fera ami-ami avec tout le monde pour devenir un nouveau patron du pays.
Le pouvoir de Haftar, comme celui d’Erdogan vis-à-vis de l’Europe sera basé sur la fermeture ou l’ouverture la frontière « passoire »méditerranéenne et sahélienne. Tu m’embête, je laisse tout passer, tu collabores, je bloque les flux.
Haftar mange à tous les râteliers. Un homme avec son passé, ne s’embarrasse pas avec les questions morales ni la parole donnée. Il suivra exclusivement son intérêt. On le voulait ? On l’aura.

Au nom de la lutte anti-terroriste, il est mieux de Kadhafi ? Moins fou, aussi stratège et très malin? A-t-on gagné en échange ? L’avenir le dira.
Dans l’interview, il laisse miroiter de laisser les entreprises étrangères reconstruire des infrastructures du pays. On aura aussi les chantages qui vont avec. L’homme-ami de tous les pays et de personne.
Et j’ai oublié, quand j’ai redessiné la carte du monde des influences de Poutine, la Lybie en faisait toujours partie. Haftar le dit clairement : « on espère réactiver nos accords historiques avec la Russie ».
Sacré Maréchal.