Entourée du bleu et du marron

Cela fait presque 25 ans que je passe une centaine de jours par an exactement au milieu de la couleur marron-bleu sur la carte de France, au milieu de ce vote extrême à plus de 50%, au nord de la région parisienne

Je voudrais partager mes observation et doutes…et évidemment, pas très politiquement correcte. Je sais bien que lorsque nous parlons de la France de Marine le Pen, il faut prendre les pincettes, sinon on est vite accusé de ne pas comprendre la souffrance du peuple.

‘Le pied à l’étrier’

Depuis plus de 25 ans, je commute entre deux mondes, celui d’une petite commune rurale pauvre et la grande agglomération super-active parisienne.
J’ai aussi vécu de par mon histoire personnelle, dans différentes strates sociales.
Pendant près de 8 ans, avec bien moins que le SMIC en région parisienne. Pendant une petite période de ma vie, très difficilement. Quand on n’a pas le logement en grande ville, ni une solution familiale, c’est plus que dangereux. Je comprends donc ceux qui n’ont rien.

Puis un jour, j’ai fait partie du monde de » l‘élite » dirigeante et nantie et j’ai bien gagné ma vie.
Puis, j’ai à nouveau tout investi dans une affaire. J’ai connu le milieu de petits commerçants un peu partout en France qui ne se paient pas le SMIC tous les mois. J’ai presque tout perdu en 5 ans, grillant mes dernières économies. J’ai vu des dizaines de faillites de petites structures après 2008 autour de moi.
Et aussi le décollage de pleines petites affaires, mais pas du tout de même nature et au même endroit et dans le même secteur. J’ai fini par recréer à nouveau mon emploi en toute autonomie et liberté et trouver ce qui me convient.

Je ne compare pas ma vie avec celle des gens de mon village d’adoption, la majorité n’a aucune formation, et surtout peu de possibilités et de capacités pour rebondir.
Mais je peux comprendre l’importance de ce qu’on appelle ‘mettre le pied à l’étrier’.

Je suis absolument sincère quand je vous dis que je m’interroge sur les solutions pour cette population post-rurale depuis de nombreuses années.

Voilà l’expérience du voisinage

Ma petite commune où il n’y a pas d’immigration a voté : 38% le Front national et 22% de Mélenchon. Donc exactement 60% sont les votes pour : « Eviter de se mêler au reste du monde, qui fait tant de mal aux Français d’ici.»

Les votes de mes voisins comme leurs paroles que j’écoute depuis 25 ans expriment depuis des années la peur de se faire envahir physiquement et économiquement.
Je peux comprendre parfaitement leur choix de vote sans l’approuver. les gens ont toujours plus peur de ce qu’il ne connaissent pas et ont tendance à dramatiser en observant avec inquiétude des premiers signes de ‘décadence’.  Ainsi, les premiers voisins d’origine étrangères qui s’installent chez nous sont la preuve évidente du début de la fin…

Quel travail pourra renaître ici?

Comprendre signifie que nous sommes conscients que dans ce type d’endroits, la population vit dans un véritable piège. Les gens enfermés dans leur petite maison +jardin à crédit. Beaucoup ont le RMI et sont devenus totalement immobiles. Normal, car ils ne peuvent pas vendre leur bien (à qui ?) et sortir d’ici. Parfois, il est impossible de payer une seconde voiture. Le travail ne viendra pas à eux non plus.
Leurs enfants pour faire des études doivent aller vivre loin, comment financer ? La majorité sort du système scolaire très vite.
Ceux qui travaillent font chaque jour près de 100 km, en co-voiturage ou en voiture +train et gagnent le SMIC. C’est ça, ou aller habiter dans 30 mètres  carrés dans une tour de banlieue et mettre les enfants dans un environnement plus malsain.

La  formation inadaptée ou insuffisante.

Ici comme ailleurs on forme des jeunes à des disciplines fumeuses. Que va devenir la jeune fille du voisin qui étudie à la fac pendant 5 ans ‘l’administration et l’organisation dans le domaine culturel’ !
Il est où le théâtre qui embauche ici…pourquoi créer une telle super-spécialisation de niche dans un monde où on doit bouger sans cesse !

Quand les gamins n’ont pas envie de rester à l’école à 15 ans, il n’y a pas non plus l’alternative d’un apprentissage attirant. Ils sont juste dehors, perdus et finissent par faire de petites affaires louches, au mieux il ont un BAFA. Je les ai vu grandir, ils ne sont pas moins bien que d’autres, ils ne sont juste pas nés au bon endroit.
Leurs parents ne sont même pas des ouvriers qualifiés et eux… plus rien du tout.

MAIS, il y des « mais », car la réalité, n’est pas que manichéenne.

En observant les gens vivre ici, je doute aussi du bien fondé du « modèle social » actuel, appliqué à cette population.
Je fréquente depuis 25 ans mes compatriote du village et je suis aussi parfois dépitée par leurs paroles et comportements.
j’ai découvert parfois un « savoir-vivre » d’éternelle victime. Il y a une sorte de système pervers de « mise en quarantaine » qui a été mis en place et qui “tient tout seul debout” et reste figé en France.

Je fustige la fausse « bienveillance » théorique de ceux qui ne connaissent pas la réalité de la vie dure. Qui se donnent bonne conscience en parlant toujours du « pauvre » exclusivement comme d’une victime  d’un système pourri.
Nous ne devrions pas non plus être béat d’admiration devant une partie de la population qui ne bouge plus du tout et vit depuis 10-15 ans petitement, mais  aussi souvent très tranquillement devant la TV.
Parmi eux, il y a la catégorie qui accroche sur la veste le pins’ de « martyre du système’’ comme excuse éternelle.

Il exige de ma part une grande dose de culpabilité (en dehors de mes impôts les plus élevés possibles)  et voudrait me voir vivre différemment. Comme eux.

En banlieue autour des grandes villes, il y a aussi des gens pauvres, mais pas de la même manière. Les mamans seules qui font 4 heures de route pour un job dans un magasin en centre-ville et galèrent pour la garde de leur enfant, Pour revenir par le RER dans un 20 mètre carré dans une tour où la porte d’entrée est aussi dangereuse que le passage de Cap Horn.
Là, c’est invivable.
Il y a des personnes âgées qui ont du mal à s’en sortir, payer leurs médicaments et ont peur de sortir de chez eux.

L’espoir d’un retour au travail “comme avant”.

Dans mon village, nombreux sont ceux qui ont quitté le monde de travail tel qu’ils le connaissaient il y a 20 ans On peut dire, pour toujours.
Mais désormais, les populistes de droite et de gauche leur font croire qu’il a une solution facile.
On va leur ‘rendre’ le même travail juste mieux payé, comme on rend un livre à la bibliothèque.
Mais surtout à 10 km de la maison. Aucun ne dit comment qui va pouvoir créer ces emplois viables…

Va-t-on installer des usines d’Etat pour fabriquer des trucs à la chaîne dont on n’a pas besoin et sans robots pour employer les personnes non qualifiées de manière artificielle?
Il ne suffit pas de fermer les frontières ou faire des incantations magiques pour qu’une personne (qui concrètement et avec quel argent ?) se précipite pour créer dans mon coin  une usine viable ou une affaire florissante sans aucune automatisation pour réemployer les voisins pour exécuter les gestes simples.

Il ne suffit pas non plus déclarer qu’on va faire des emplois « dans l’écologie » pour que mes voisins soient capables de tenir les jobs dont on aura besoin dans une nouvelle activité futuriste et‘ écologique’…Cela fait 8 ans que la chambre de commerce et la région et les départements soutiennent ici ce type de projets par tous les moyens. Nada. Peut-être à Montpellier…?

Il ne faut pas non plus imaginer que parce qu’ici c’est la ‘campagne’, que les gens sont des paysans dans l’âme et ont envie de cultiver les légumes bio avec une bêche.
Les anciens exploitants agricoles capables de le faire, se sont déjà recyclés et n’ont pas besoin une foule de main-d’œuvre pour gérer les fermes. Une ferme ici, c’est 2 emplois par an.

Et au final , on pense que la formation à un nouveau métier est ce q’ils demandent et désirent. En réalité, les voisins exigent qu’on les aime comme ils sont. Sans se “transformer” …”Non, c’est comme si on vous disait déjà que vous n’êtes pas assez bien pour le monde aujourd’hui.”
J’ai discuté avec Pierre; ancien cariste, qui fait les marchés et les  brocantes : ” Je fais leur trucs de formation, mais c’est pour garder mon statut actuel, que voulez vous que j’apprenne , moi, à mon âge, de tous ces nouveaux trucs…”

Comment vivent alors mes voisins?

Les gens vivent ici sans travail, de peu de travail ou d’un travail pas qualifié, et beaucoup de diverses petites combines au noir pour compléter. Ils ne sont ni les ruraux, ni les urbains, ils sont les ‘entre-deux’ sans compétence demandée, ni métier qualifié.
Que peut-on faire ici ? Je me le demande de plus en plus.

J’ai essayé de travailler dans ce village. Je n’ai pas réussi à me connecter correctement sur le réseau. Après 3 ans de bataille avec Orange et 1 an de bataille pour 3 poteaux électriques qui tiennent debout, j’ai laissé tomber. Je ne peux toujours pas charger une image sur mon ordinateur correctement sans m’énerver sur la souris. Même un travail simple à distance ne marche pas ici…
J’ai pu travailler mieux en Afrique qu’à 100 km de Paris ! Je ne vois pas ce que certains politiques soucieux ‘du peuple’ vont changer avec leur programme de « fermeture au monde » dans ce village…
Il est déjà très bien fermé au monde. Difficile de faire moins ‘local’.

Il faut donc déjà ramener la fibre, donc des petites opportunités de travail à distance pour ceux qui ne quitteront pas le village.
En théorie, la révolution numérique permet de travailler sans se déplacer physiquement. Faut-il encore ajouter les formations adaptées et le réseau à haut débit.
Il faudrait aussi changer radicalement la formation et les états d’esprits des jeunes d’ici.

Les priorités des élus?

A la place, le maire a équipé sous applaudissements de la population notre commune de 137 habitants par des caméras de surveillance. Sans doute pour traquer les terroristes islamistes ou pour éviter qu’on me pique mes pommes.
C’est raté, 3 ans que je perds 100% de ma récolte qu’on vient chercher en voiture et avec les cagettes quand je bosse ailleurs. Je la boucle, je suis le nanti du village. Et je continue à payer le voisin qui taille mes arbres. Je redistribue…Tout le monde trouve normal que je m’occupe de mes arbres, mais que je ne mange pas mes pommes. Je ne suis pas d’ici (après 25 ans encore) et ça compte aussi.
Oui, on a peur d’être envahi. Depuis deux ans, il y a même un noir. Les Fertois commencent à flipper…. Le jour où on a un musulman, on va acheter un tank.
Oui, j’oublie de dire que mon intention a été d’amener un peu de taxes à la commune qui en avait plus besoin qu’une grande ville…mais je ne pensais pas payer les caméras !
Les voisins jardinent, équipent le jardin avec les luminaires chinois, bricolent les voitures et les abris pour les voitures très élaborés, mais désormais sous l’œil de la caméra.

Si on ne croit pas à un retour en arrière, mais à une transformation et évolution, elle passera par qui et par quoi?

Qui expliquera aux enfants de ma Ferté quoi étudier, comment se former, qu’il faudrait bien apprendre au moins un métier utile ?
Ceux du FN d’ici, qui mettent avec nos impôts les caméras de surveillance sur les poteaux, mais ne sont pas foutus d’amener la fibre ?
Les conseillers d’orientation perdus eux-même du lycée du coin ?
Les fonctionnaires locaux ‘chargés du développement économique’ de la région que je vois planer sur la lune dans leurs pépinières flambants neufs et zones franches vides?

Les parents qui sont perdus au milieu de nulle part et qui passent leur temps à décorer le gazon avec toute sorte d’objets made in China et griller les merguez ?

Les révolutionnaires bidons qui surfent sur ce malaise et qui osent faire rêver les gens à une solution facile ?
La haute finance et les patrons du CAC 40 qui ne regardent que la cotation trimestrielle de la bourse pour ne pas se faire avaler dans une OPA par les coréens ? Ils ne croisent jamais ces populations.
La gauche qui ne jure que par distribution de l’argent pour créer le pouvoir d’achat (des produits accessoirement très chinois) comme solution miracle?

Aider, mettre le pied à l’étrier ?

Il n’est pas facile de partir de zéro, si personne ne vous donne la main.
Aider une personne qui se met en déséquilibre pour avancer est vital.
Si un homme avance et se casse la figure, il faut l’aider à se relever et lui redonner le courage de recommencer. Par une aide, par un crédit, une bourse, un conseil, un toit ou juste un encouragement ou un petit job au noir…. Un bureau, un prêt de véhicule, le permis à crédit…

Je serais pleine d’ingratitude, si j’oubliais l’importance d’un coup de pouce. Les premiers 15 francs gagnés au noir, le premier mois qui m’ont fait prendre la bonne décision et les quelques inconnus qui ont fait le minimum syndical, mais vital pour moi.

Mais ici, il faudrait un véritable «Plan Marshal de transformation de l’incompétence » pour ce bout de pays.
Ni en inventant les usines « spécial travail manuel » sans robot…
Ni en créant des faux emplois dans les services administratifs ‘de développement’ économiques….
Car si aucun entrepreneur n’a envie de venir ici, c’est aussi que les compétences dont il a besoin ne se trouvent pas là.

Petits ruisseaux

J e crois qu’il ne faut pas chercher les grandes solutions macro-économiques, mais des milliers de petites idées.
Pas une rivière, mais des centaines de petits ruisseaux de solutions. Mais, cela n’est pas politiquement porteur.

Ni le tout « revenu solidaire » qui ne va pas recréer l’énergie.
La solidarité financière existe ici depuis 20 ans, elle coûte chère, fait vivoter une masse de gens, mais détruit leurs énergies vitales et mentales.
Elle donne une très mauvaise base de départ à la future génération.
L’école publique d’ici est une source de frustration et pas un moyen de s’en sortir.

Il est hallucinant que les politiques découvrent maintenant l’étendue des dégâts sur la partie du pays dans ces zones post-rurales qui ne vivent plus de l’agriculture depuis longtemps.

Ces zones, qui n’ont pas fait un seul pas vers l’adaptation à l’économie du 21ème siècle. L’âge de glace.
Tout a été géré juste par l’aide sociale. Et ça ne donne pas un sens à la vie. On finit par ne plus aimer son jardin même avec 40 nains.

C’est ici où la révolution technologique, la transformation des besoins des agents économiques a frappé en premier lieu.
On n’avait pas ici les grandes industries, mais un peu de tout, petites activités, commerces…Or ces activités se transformant et sont remplacées par les nouvelles activités depuis 15 ans qui fleurissent en grandes villes.

Les zones où les impacts de la révolution industrielle et numérique se voit plus, mais en creux.

27 villes en France centralisent 80% de la création de valeur ajoutée.
Ici, dans mon village, on ne crée aucune valeur ajoutée et on consomme juste avec l’aide sociale. Ceci nourrit à peine quelques chaînes de commerce bas de gamme, un Lidl , un Jardiland et un Bricorama….Un cercle vicieux.

Je ne suis pas un élu, mais en vrac :

1. Mobilité active et passive : il faut sortir d’ici pour pas cher pour pouvoir travailler
Les subventions pour les écoles de conduite qui forment les jeunes aux permis de conduire pour 50 euros, les voitures en prêt pour pouvoir se déplacer, les voitures autonome ou en libre service pour le trajet vers les zones de travail, les bus et trains, la fibre partout, l’aide au déménagement.

2. Education :
les écoles à formation courte et pratique pour les nouveaux métiers, soutien réel de l’apprentissage, les bourses d’études et surtout les chambres d’étudiants payées pour se loger à côté de bonnes écoles. Comment payer une chambre à Paris pour une famille d’ici?

Activités locales :
Micro-financement, recrutement prioritaire pour tous les corps administratifs essentiels et la santé, une véritable aide aux PME avec 50% du coût du salaire financé à la place du chômage stable dans le temps.
Car venir ici, c’est une sacrée prise de risque !

Continuer à détourner les yeux en filant aux gens juste le RMI amélioré et le chômage va nous exploser à la figure.
Mes voisins votent FN ou Mélenchon. On peut s’en offusquer ou les excuser.

Mais la seule chose qui compte, c’est de les remettre dans le circuit de contributeurs à la vie de la société et pas sur le parking d’assistés.
Que ce soit le travail classique ou autre chose que le travail, une activité utile à la société.

Je vais bien payer les impôts.

Pour l’avenir des enfants du village et leur éducation.
Pour soigner les gens correctement et contribuer à payer le transport quand ils vont travailler.
Pour soutenir les types qui créent ici une entreprise. Mais pas pour les caméras de surveillance et les nains de jardins chinois pour décorer la pelouse.

Je trouve absolument irresponsable de leur faire croire comme le font les leaders de ces partis extrêmes que c’est juste un problème d’augmentation de pouvoir d’achat vite réglé en quittant l’Europe..
C’est d’un cynisme …
C’est ma révolte du jour et ma tristesse de ne pas voir l’issue simple et rapide.

D’être obligée d’écouter les discours de plus en plus démagogiques qui poussent juste les gens à plus de haine, plus de pessimisme, où à imaginer que ce sera simple ET SANS CHANGEMENT, car on ne leur dit pas la vérité.

Des paroles complaisantes de ceux qui se présentent comme les magiciens de la solution et les manipulent pour prendre leur voix. Les candidats “du peuple” qui se payent leur tête.